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mercredi 9 octobre 2013

L’AUTRE FACETTE POLITIQUE DU GUIDE SUPRÊME OVADIA YOSSEF



L’AUTRE FACETTE POLITIQUE DU GUIDE SUPRÊME OVADIA YOSSEF

Par Jacques BENILLOUCHE

copyright © Temps et Contretemps



Le rabbin Ovadia Yossef, originaire de Bagdad où il est né en 1920, Guide spirituel des juifs orthodoxes sépharades, est mort des suites d’une maladie contre laquelle il luttait depuis plusieurs mois, à l’hôpital Hadassah de Jérusalem. Grand sage religieux, il s’est cependant montré un piètre politique. 
C’est un demi-Dieu qui disparait après avoir occupé l’espace politique israélien, depuis 1984, lorsqu’il a décidé d’améliorer le sort des Juifs séfarades, traditionnellement attachés à la pratique religieuse du judaïsme mais victime d’une ségrégation de la part des ashkénazes qui les avaient écartés du pouvoir politique et religieux. Plus de 700.000 de ses fidèles, habillés paradoxalement de la tenue noire des ashkénazes, l’ont accompagné à sa dernière demeure ce qui, comparé à la taille d’une population juive de 7 millions d’âmes, représente un record pour des obsèques à Jérusalem.

Cliquer sur la suite pour voir la vidéo des obsèques

Obsèques de Ovadia Yossef


Deux fils spirituels
Trois leaders du Shass




Les manœuvres politiques avaient commencé dès le début de son agonie parce qu’il laisse un empire dont la succession n’a pas été suffisamment préparée. En effet, il avait fait le vide autour de lui en mettant aux postes les plus sensibles ses proches. L’homme, qui personnifiait le Messie, s’en est allé laissant orphelins les juifs orientaux issus de toutes les contrées, Maroc, Tunisie, Inde, Yémen et  Ouzbékistan  qu’il avait réussi à fédérer au sein du même parti pour redonner son lustre à l’identité séfarade.

Ovadia Yossef  avait été imprégné de l’atmosphère fervente  juive de Bagdad puis du Caire où il a présidé le Tribunal rabbinique de 1947 à 1950 et où il a affiné sa culture et son éducation religieuses. De là date son expertise exceptionnelle dans le domaine de la Halakha, la loi juive. Mais il s’était écarté de ses pures activités religieuses en passant ses dernières années à arbitrer le conflit politique entre ses deux fils spirituels, Elie Yishaï et Aryeh Deri, ce dernier étant ouvertement son préféré. Malgré une condamnation à trois ans de prison ferme pour corruption et fraude, Aryeh Deri a retrouvé sa place de responsable du Shass à sa sortie de prison, après avoir écarté le leader en place, Elie Yishaï, sur injonction du Guide suprême.
Ovadia Yossef et Arieh Deri


Cette haine entre les deux dirigeants risque de conduire à une lutte fratricide pour la prise du pouvoir. D'ailleurs Elie Yishaï a été peu vu en première ligne durant les obsèques comme s'il était tricard. Ovadia Yossef a tellement verrouillé son parti qu’il s’est rendu irremplaçable jusqu’à rendre sa succession problématique. Il n’est pas certain que son parti  Shass survive à sa disparition tant il est miné par les ambitions personnelles et par les fractures.



Méthodes anachroniques



 Mais sous couvert de cette lutte interne, le rabbin Ovadia Yossef a créé une véritable dynastie religieuse fondée en grande partie sur la ségrégation, le népotisme et l’antisionisme. Il ne recherchait pas la compétence religieuse pour les promotions aux postes dans ses différents rabbinats mais plutôt le lien avec sa famille ou le degré de soumission au Guide spirituel. Pour un pays moderne, réputé pour sa haute technologie et sa démocratie, ces méthodes anachroniques laissent rêver car le rabbin dictait seul la liste des candidats aux élections législatives, en imposant ses hommes. On raille les méthodes iraniennes mais le parti Shass disposait de la même structure de Conseil des Sages dominé par le Guide suprême, considéré comme le grand décisionnaire du judaïsme orthodoxe séfarade.
 
Les nouveaux Grands rabbins Lau et Yossef

Ovadia Yossef était certes sincère au début de son combat pour donner aux séfarades, s’estimant discriminés, la réelle place qu’ils méritaient compte tenu de leur poids électoral. Mais il s’est ensuite fourvoyé vers un mysticisme et une dictature politique qui conduisaient ses fidèles à friser l’idolâtrie. Alors que de nombreux rabbins, issus des universités rabbiniques, se distinguaient par leur expertise religieuse et même leurs qualités de leader politique, le «hasard» a voulu que l’un de ses fils, le rabbin Yitzhak Yossef, ait été récemment été élu Grand Rabbin séfarade d’Israël dans un vote où le résultat était connu d’avance puisqu’il s’agissait d’entériner la décision irrévocable du Guide suprême.



Empire financier



Un véritable empire financier devra trouver son nouveau leader capable de brasser les millions de dollars amassés par l’organisme de certification Badatz Bet Yossef de la cacherout, disant le droit religieux sur la qualité des aliments et sur leur acceptation dans la liste des produits autorisés à consommer par les juifs pratiquants. C’est dire le pouvoir exorbitant que détiennent les censeurs qui font la pluie et le beau temps et font payer cher le droit pour un produit d’être inscrit comme «cacher».

 

En France le Consistoire dispose d’une autorité centralisée, le Beth Din sous le contrôle du Grand rabbin de France, chargée de distribuer pour toute la France, moyennant cotisations élevées, les autorisations pour les restaurants, les boucheries, les industries alimentaires, les vignerons et les hôtels. Mais en Israël chaque ville dispose de sa propre organisation décisionnaire sous la tutelle du rabbin de la ville avec toutes les dérives qui peuvent en résulter, comme la taxation double de produits ayant déjà subi un prélèvement dans le pays d’origine, et parfois dans la ville israélienne d’origine.

            Ces taxes servent certes à financer les œuvres sociales orthodoxes, les écoles talmudiques où sont pris entièrement en charge les étudiants, les salaires des fonctionnaires du rabbinat et à l’occasion les primes à certaines personnalités méritantes soutenant cette communauté orthodoxe. Cette dépendance financière d’une classe sociale défavorisée assure ainsi au parti Shass un matelas de voix, à chacune des élections législatives, qui lui permettent d’obtenir entre 11 à 13 députés à la Knesset, le rendant parti charnière pour toute coalition gouvernementale.



Bataille pour la succession


Rabbins Ovadia Yossef et Shlomo Amar


            La bataille pour la succession s’explique parce qu’il s’agit de pourvoir un poste très influent en Israël. Pour lui succéder, certains recherchent le pouvoir financier et le leadership politique du parti Shass. D’autres préfèrent la domination spirituelle sur des centaines de milliers d’adeptes, prêts à tout pour faire avancer la cause du judaïsme orthodoxe. Tandis que la lutte politique se déroulait entre Eli Yishaï et Aryeh Deri, le rabbin Yossef installait ses enfants, tous rabbins, Yaakov, Abraham, David et Moshe aux commandes des rabbinats des principales villes du pays. D’ailleurs les deux fils Itzhak et David et la belle-fille Yéhoudit veillent actuellement au grain pour ne pas laisser échapper un pouvoir qui, selon eux, leur revient de droit divin.

            Deux clans, aux contours strictement politiques, ont depuis été constitués pour prétendre à la succession. L’ancien Grand rabbin d’Israël Amar, successeur putatif mais désavoué, s’est allié à Elie Yishaï, ancien secrétaire du parti, face au rabbin Shalom Cohen, membre du conseil rabbinique de Shass associé au secrétaire actuel du parti Aryeh Deri.  Mais la désignation du Guide suprême prendra finalement l’allure d’une cooptation plutôt que d'une élection démocratique car tout se décide dans les alcôves du parti.

Le rabbin Ovadia Yossef avait œuvré pour que son monde religieux reste un monde à part, avec ses règles, ses clans et ses intérêts personnels. Il a perpétué une séparation anachronique entre deux clans du judaïsme qui n’a plus cours à notre époque. Les communautés juives séfarades et ashkénazes dans le monde sont depuis longtemps tellement imbriquées qu’il est difficile aujourd’hui d’en voir les véritables contours et surtout les véritables différences. Mais il n’y a qu’en Israël où l’on maintient cette dichotomie dans une sorte de ségrégation volontaire, appliquée d’ailleurs depuis l’âge de l’école.



Antisionisme



Cependant Ovadia Yossef n’a pas été la cible des laïcs parce qu’il avait institué une dynastie religieuse à l’image des dynasties royales.  Il a aussi, par mimétisme avec ses maitres ashkénazes, favorisé l’inspiration antisioniste de son parti et de ses synagogues. De nombreux orthodoxes en sont arrivés à réfuter l’idée même de l’existence d’Israël en intoxiquant des jeunes qui ont fini par confondre décisions humaines et lois divines. 


Le Guide Suprême a été l’instigateur d’une dérive inquiétante anti sioniste qui ne s’inscrit pas dans le passé du pays mais vers un culte à forte composante mystique : «Lorsque l’État d’Israël reviendra à la Torah, nous célèbrerons Yom Haatsmaout, la fête de l’Indépendance». Il s’est attaqué au symbole même de l’État d’Israël en supprimant de la liturgie la bénédiction faite à l’État au moment de l’ouverture du tabernacle alors que cette prière est lue dans toutes les synagogues du monde, en France en particulier pour remercier la République Française de prendre soin de ses sujets juifs. Ces orthodoxes antisionistes refusent aussi de bénir «les soldats de l’armée de défense d’Israël» parce qu’une «armée où les femmes et les hommes sont mélangés ne mérite aucune bénédiction».

Mais il ne s’est pas borné à occuper l’espace religieux. Il a réussi à polluer l’espace politique israélien en imposant des restrictions religieuses aux laïcs tout en monnayant des votes politiques en échange de subventions pour ses écoles talmudiques. D’ailleurs, Tsipi Livni avait anticipé cette pression puisqu’après avoir gagné les élections législatives de 2009, elle avait refusé de constituer un gouvernement incluant le Shass.



Déclarations intempestives



Le rabbin Ovadia Yossef s’était aussi distingué par un certain nombre de déclarations publiques incendiaires bien ciblées que certains voulaient mettre sur le compte de sa sénilité alors qu’il avait gardé jusqu’au bout une parfaite lucidité. Il est alors sorti de son rôle de sage religieux pour revêtir les habits d'un politicien.

En 2000, il avait prétendu que les victimes de la Shoah étaient des «âmes pécheresses réincarnées qui devaient expier par ce biais». En juillet 2001, il s’était attaqué aux Arabes de Jérusalem : « Dans la vieille ville de Jérusalem les Arabes fourmillent. Qu’ils aillent en enfer et le Messie les y conduira vite». Il n’avait pas ménagé en novembre 2003 les juifs de l’Est : «Tous les problèmes viennent des Ashkénazes. Vous les juifs ashkénazes, vous avez été en Occident, en enfer. Pourquoi êtes-vous venus ici ? Ce que vous dites ou faites est sans importance».

Ses déclarations racistes ont souvent choqué. Les Américains ont eu aussi leur lot de paroles violentes, en particulier en 2005 après l’ouragan Katrina : « Il y a eu un tsunami et il y a eu des désastres terribles, parce qu’on n’étudie pas assez la Torah. Les Noirs habitent là-bas, la Nouvelle Orléans. Les Noirs étudient-ils la Torah ? Dieu a dit envoyons-leur un tsunami et noyons-les. Bush était derrière les expulsions de Gush Katif à Gaza, il a encouragé Sharon à vider Gush Katif. Nous avons eu 15.000 expulsions en Israël, et il y a eu aux États-Unis 150.000 morts. C’était la rétribution divine ; Dieu donne à chacun ce qu’il mérite».

Plus près de nous, en 2010, il avait souhaité que le président palestinien Mahmoud Abbas et d'autres «disparaissent de notre monde». Fort de sa culture biblique, il a interprété en octobre 2010  les Lois de la Torah sous un angle restrictif, tout à fait personnel : «les Goyim (non juifs) ne sont nés que pour nous servir. En dehors de cela ils n’ont aucune place dans ce monde sauf celle de servir le peuple d’Israël. En Israël, la mort n’a pas d’emprise sur eux. Ils vont travailler, ils vont labourer, ils vont récolter. Nous nous assiérons comme un effendi pour manger. C’est pour ça que les Goyim ont été créés».

Parce qu’ils lui faisaient de l’ombre, il a descendu en flammes les religieux sionistes dirigés par le ministre Naftali Bennett. Ainsi il a estimé que ces religieux modernes, qui font l’armée et participent à la vie économique du pays, «ne doivent pas être considérés comme religieux et sont des goyim qui cherchent à  abolir la Torah». Ses critiques excessives ont fini par le déconsidérer auprès de ceux qui le respectaient encore.

En fait il s’est attaqué à tout ce qui n’était pas juif orthodoxe séfarade en suscitant une ségrégation qui n’a pas été du goût de tout le monde. Il a ciblé les Arabes, les laïcs et les non-juifs, mais aussi les religieux sionistes et les conservateurs américains d’obédience libérale dont il a mis en doute leur judaïsme.

Enfin il a exploité le renouveau religieux des juifs francophones, inspirés par le charismatique Grand rabbin Joseph Sitruk, pour développer auprès d’eux ses thèses anti arabes et extrémistes. Et parce qu’il représentait pour certains la «lumière», ses adeptes frisaient l’idolâtrie tant ils étaient subjugués par une dialectique plus haineuse que religieuse.   
Malgré toutes ces foucades, ses fidèles intoxiqués cautionnaient ses paroles comme ils cautionnent celles d’un gourou. Les plus indulgents se bornaient à qualifier ses propos de paroles futiles ne méritant pas que l’on y prête attention. Ils devront se battre pour faire vivre un judaïsme anachronique qui risque de ne plus avoir cours en 2014.

5 commentaires:

Claude SITBON a dit…

« je suis qq peu étonné que dans ton article tu ignores 3 ou 4 faits importants pour la société israélienne..

je pense au fait qu'il a reconnu les karaites ds la communauté juive,puis aussi les éthiopiens,aussi les agounot au lendemain de la guerre de kippour,problème épineux et douloureux.

enfin je dois te rappeler que dans les années 70 il a déclaré ce qui a valeur de fait que la paix est plus importante que les territoires ..pour tes lecteurs il m a paru important de le signaler,sans prendre partie sur la personnalité du grand rabbin ovadia yossef.

José BOUBLIL a dit…

Ce portrait à charge est un modèle de l'incompréhension totale qui peut exister entre les orthodoxes et le reste de la population. Tout d'abord, comme le rappelle Claude, il a pris "tackhles" des positions d'un très grand courage notamment pour sortir les "agounots" de leur statut après la guerre de kippour. Ensuite, sur le plan religieux a fut un très grand maître , et très permissif ce qui est particulièrement remarquable. Quant à toutes ses positions critiquables, il est bon de rappeler qu'il arrive directement du 19è siècle irakien, et non du 21è siècle israélien; ses commentaires sont le reflet de cette culture un peu "simpliste"; et il faut reconnaître qu'il aurait dû se cantonner à la Thora!

Marc a dit…

Édifiant!! En Israël - en 2013 - voir que ce genre de Gourou est autant d'emprise sur des centaines de milliers de juifs me sidère. Combien encore de Sabbataï Tsevi faudra-t-il supporter?

David Nataf a dit…

Merci à Claude et José pour leurs commentaires qui permettent de tempérer les propos tenus dans ce billet.
Mr Benillouche n'aime décidément pas beaucoup les juifs orthodoxes ou du moins ne les comprends pas ...

Vered Globus a dit…

Bonjour
Je me souviens d'une personne âgée de ma famille, aujourd'hui décédée, qui avait été très pertubee par les propos du défunt Ovadia Yossef sur la Shoah. Elle m'avait répété ; "Alors, si ma sœur et ses enfants n'ont pas été sauves, c'est parce qu'ils ne le méritaient pas ?"
Je ne sais pas si le défunt rabbin était sénile, ou si ses propos ont été sciemment déformés par des commentateurs,en tout cas ce personnage ne faisait pas l’unanimité.