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mercredi 2 avril 2014

LA MALEDICTION DES PREMIERS MINISTRES FRANCAIS



LA MALEDICTION DES PREMIERS MINISTRES FRANCAIS

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps




La décision de François Hollande de remplacer Jean-marc Ayrault par Manuel Valls nous rappelle que la spécificité française étonne toujours. La Constitution française semble avoir été conçue pour que les premiers ministres subissent, depuis 1958, la malédiction du pouvoir. Ils sont en première ligne, jouent le rôle de fusible du président mais en revanche, ils n’ont le pouvoir que de se taire et de se soumettre. Les péripéties qui agitent la France posent à nouveau le problème de la dualité du pouvoir.




Sur mesure

De Gaulle-Pompidou



L’origine du malaise remonte au général de Gaulle qui avait commandé une constitution taillée à sa mesure. Le duo président-premier ministre fonctionnait alors parfaitement en phase. En effet Georges Pompidou était à ses côtés depuis 1944 et il l’avait ensuite suivi dans sa traversée du désert comme collaborateur puis, comme directeur de cabinet dès son retour au pouvoir en 1958. Leur longue relation, basée sur la confiance et le respect, avait perduré tant que les deux personnages acceptaient leur rôle respectif. Mais l’entente cessa en avril 1962, lorsque Pompidou, nommé premier ministre, commença à vouloir exister. Dès lors, les divergences s’accumulèrent et les tensions conduisirent le Général à se séparer de lui en 1968 pour ensuite refuser d’appuyer sa candidature à l’élection présidentielle.


Cohabitation révélatrice



La cohabitation ne peut résister au temps qu’à condition que le premier ministre ne fasse jamais preuve d’une velléité à être calife à la place du calife. Le chef de l’État supporte mal que son vassal songe un instant à le remplacer. Pierre Mauroy a été le seul premier ministre à s'être effacé derrière son président. Il n'a d'ailleurs jamais cherché à poser sa candidature à la présidence de la république.
Georges Pompidou avait écrit au Général, comme pour s’excuser d’envisager de s’asseoir à son fauteuil : «Que puis-je vous dire, mon Général, qui m’avez tout appris, sinon que votre image ne cessera de grandir, que rien, et surtout pas l’ingratitude, ne peut lui nuire, et que celui qui sera peut-être appelé à vous succéder officiellement ne pourra qu’essayer de n’être pas trop indigne ?».

La Constitution, lacune extrême, empêche le numéro deux d’exister parce qu’il tient sa nomination et son avenir du président. Nous le voyons aujourd'hui avec la décision de mettre fin aux fonctions de Jean-Marc Ayrault alors qu'il estime que sa mission n'est pas terminée. Cette crise d’identité a toujours été flagrante comme l’avouait Pompidou : «je tiens le rôle du chef de l’État pour essentiel, mais, par contre je ne saurais continuer ma tâche, ni porter mes responsabilités qu’autant que je suis ou que je serai pleinement d’accord sur tous les aspects de la politique».

Dès que le président s’arroge les pouvoirs de son premier ministre, le clash qui en découle amène invariablement des binômes parfaitement solides à se combattre puis à se détester. Les rivalités personnelles éclipsent souvent l’amitié et prennent le pas sur les enjeux et les intérêts politiques. Pourtant, souvent, les duos se préparent et s’organisent longtemps avant l’élection pour donner au peuple une image rassurante même si parfois la trahison peut servir à atteindre le sommet. 
Giscard - Chirac
Jacques Chirac avait comploté contre le chef de son parti, Chaban-Delmas, pour s’associer avec celui du Centre afin d’obtenir la place de chef du gouvernement. Mais la gangrène sévit à la racine. On l’a vu s’ébaucher entre Pompidou et Chaban-Delmas, atteindre la virulence entre Giscard d’Estaing et Chirac, se jouer à fleuret moucheté entre Mitterrand et Rocard, s’envenimer entre Chirac et Sarkozy puis s’afficher entre Sarkozy et Fillon.


Le fait du Prince


Fort de la légitimité du suffrage universel, le président confisque tous les pouvoirs, presque féodaux quand on les compare aux pouvoirs anglo-saxons, parce qu’il est inamovible tandis que le premier ministre, nommé par le président, est à la merci du fait du Prince ou d’une motion de censure du Parlement. La deuxième hypothèse ne peut être prise au sérieux car le parlement reste toujours godillot. 
Sarkozy-Fillon

L’omnipuissance de l’Élysée tend à écraser les personnalités et, pour peu que le second prenne le risque de décider au lieu d’exécuter, le conflit devient ouvert. Mais le problème étonne aujourd’hui car deux amis, qui avaient préparé ensemble, durant deux ans, leur programme et leur campagne électorale et qui on gouverné pendant cinq années en viennent à des situations extrêmes parce que les sondages de popularité étaient désastreux pour Nicolas Sarkozy et optimistes pour François Fillon.

C’est la première fois dans l’histoire de la cinquième république que les relations se dégradent aussi vite entre les deux têtes exécutives qui ont pourtant cohabité durant cinq années. Mais la situation était tendue car l’ancien premier ministre était en compétition ouverte pour la présidentielle. Rabaissé par Nicolas Sarkozy au rang de «collaborateur» lors du précédent quinquennat, François Fillon est décidé à jouer sa carte pour 2017, pour empêcher le retour de celui qui reste le plus populaire chez les sympathisants UMP : «Moi, je trace mon chemin après avoir été parfaitement loyal pendant cinq ans». Il y a eu certes quelques petits accrochages pendant les cinq années de pouvoir commun. En affirmant : «Je suis à la tête d’un État en faillite», Fillon avait nargué le président sur deux points ; il savait bien sûr que Sarkozy était au sommet du pouvoir mais il avait tenu à se poser en acteur de la République ; d’autre part il voulait insinuer qu’il était le seul à dire la vérité sans en avoir peur. Il cherchait en fait à apporter ses propres inflexions tout en mettant mal à l’aise son suzerain. 
Rocard - Mitterrand

La rivalité qui se fait jour aussi vite provient certainement aussi de la personnalité envahissante d’un président voulant user de tous les rôles en laissant derrière lui des cadavres. Michel Rocard et François Mitterrand, qui se sont toujours détestés, ont tenu trois ans ensemble et le cessez-le-feu établi entre eux avait permis des avancées politiques et sociales. Rocard avait pu organiser son mouvement de croissance en créant le RMI et la CSG pour couvrir ses dépenses. Seul le machiavélisme de Mitterrand avait eu raison de la forte tête du PS. 


Avenir incertain


Alors que le premier ministre ramait, Sarkozy l’avait souvent flingué puisqu’il se permettait en privé d’user d’un langage imagé. Fillon a eu le tort de vouloir dire la vérité, qualité qui ne se justifie pas en politique puisque seule la langue de bois peut endormir les électeurs déçus. Le premier ministre croyait ouvrir une ère politique moderne, fondée sur la vérité et le pragmatisme, mais il avait reçu en plein visage la hargne d’un président n’acceptant pas qu’une tête dépasse dans l’aréopage de ses courtisans : «Fillon déconne complètement. Il veut exister mais il me fait chier. Je vais le dégager».

Le duo Hollande-Ayrault a parfaitement fonctionné parce que le premier ministre avait accepté de s'effacer. Rien ne laissait présager un conflit entre les deux têtes de l'exécutif. L'évolution de la politique est telle que les prévisions sont toujours fausses. Mais selon Jean-Marie Colombani de Slate : «tout laisse à penser que Pierre Mauroy ne pouvait être qu'en adhésion avec la politique conduite par François Hollande et Jean-Marc Ayrault. Et si Jean-Marc Ayrault est devenu premier ministre, c'est entre autre parce que François Hollande considérait qu'il avait des qualités proches de celles que Pierre Mauroy avait mise au service de François Mitterand et de la France».
Mais la situation économique de la France ne pourra pas permettre une dualité aussi tendue entre les gouvernants. Elle altère l’efficacité de l’exécutif en tendant à faire des français des victimes car ils subissent, les premiers, les conséquences néfastes d’une guerre stérile. Les effets de la crise ne semblent pas encore effacés. Le ministère de l'Emploi vient d'annoncer une hausse du chômage. La barre des 10% de chômeurs est dépassée ramenant ce résultat à la situation de 1999.

L’avenir n’augure rien de bon pour la majorité des français. Les chiffres prévisionnels sont loin de présager une amélioration de la situation économique et pour l’instant,  l’omnipuissance de François Hollande ne porte pas ses fruits. Les sondages et les élections locales attestent de la désillusion de la majorité du pays. À cette allure, la droite, si elle a un candidat de consensus, pourrait avoir un boulevard devant elle. Mais on se souvient du duo Barre-Giscard lorsque le premier a empêché le second de revenir au pouvoir. À moins que les rivalités entre François Fillon et Nicolas Sarkozy….          
Manuel Valls a beaucoup d'ambition et il surfe sur des sondages qui le mettent au firmament des opinions de droite et de gauche. Il ne cache pas sa volonté de devenir président de la république mais il devra composer avec un président qui n'est pas prêt à céder sa place. Mais il s'agit de deux tempéraments différents qui pourraient un jour exploser. S'il réussit il peut se hisser au sommet. S'il échoue il risque d'être emporté vers l'oubli, dans le cimetière des prétendants. Mais pour cela il faudrait que la malédiction des premiers ministres ne soit plus un état de malheur inéluctable. 

1 commentaire:

Bernard KAYES a dit…

Le Premier Ministre n'exerce son rôle Constitutionnel qu'en cas de Cohabitation. Chirac/Mitterand ou Jospin/Chirac. Par contre, un Premier Ministre issu du Parti du Président, ne peut que lui faire Allégeance, sauf à démissionner comme Chirac/Giscard en affirmant la Constitution qui veut que le Premier Ministre mène la politique de la France.