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vendredi 4 janvier 2013

ANTISÉMITISME EN TUNISIE par Zvi MAZEL



 
ANTISÉMITISME EN TUNISIE
 
Par Zvi MAZEL

Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte
Fellow of the Jerusalem Center for Public Affairs
copyright © Temps et Contretemps



En Tunisie, point de départ du printemps arabe, le parti Ennahda, qui se revendique de la branche tunisienne du mouvement des Frères musulmans a obtenu 41% des sièges au parlement et a formé le gouvernement. Coïncidence ? Soudain on voit des manifestations antisémites et des appels à tuer les juifs.



Pays pro-occidental

L’orientation pro-occidentale du pays était pourtant connue de longue date, comme l’était sa position relativement libérale sur des questions telles que le statut de la femme, l’éducation et la tolérance. Certes, en ce qui concerne les juifs, il n’y avait pas grande différence avec l’attitude des autres pays d’Afrique du Nord. Aussi longtemps qu’ils reconnaissaient la suprématie de l’islam, qu’ils se montraient respectueux envers leurs voisins musulmans et qu’ils acceptaient leur statut de citoyens de deuxième classe, on les laissait vivre en paix dans leurs communautés et prendre une part active dans la vie économique et commerciale du pays.
Dhimmi
 
Il n’y a pas si longtemps, leur statut était celui de «Dhimmi» comme le veut la charia : ils devaient payer des taxes spéciales, devaient porter des vêtements les identifiant clairement comme juifs et  étaient parfois astreints à des périodes de corvée annuelle. Par ailleurs, il leur était interdit d’acheter des biens fonciers. Le moindre incident pouvait déclencher la descente d’une foule enragée sur les quartiers où ils vivaient ; leurs maisons étaient mises à sac et leurs commerces pillés. Vers la seconde moitié du XIXème siècle l’influence grandissante des puissances occidentales se traduit par l’adoucissement de leur sort et les mesures discriminatoires furent annulées par le protectorat français à partir de 1881.
Élu en 1957, Bourguiba, premier président de la Tunisie indépendante, n’avait rien d’un antisémite ; il n’a pourtant pas fait grand-chose pour s’opposer aux attaques contre les juifs et contre leurs biens à chaque regain de tension entre Israël et ses voisins arabes. Comme le note Albert Memmi dans ses mémoires, la police n’arrivait que lorsque pillages et destructions étaient terminés. La Guerre des-Six-Jours fut le prétexte d’attaques sans précédents ; la grande synagogue de Tunisie fut la cible des émeutiers qui mirent le feu aux Rouleaux de la Loi. Cette fois les juifs de Tunisie avaient compris. L’émigration commencée en 1948 prit de l’ampleur. Il y avait alors environ 110.000 juifs, il en reste moins de deux mille aujourd’hui, nombre d’entre eux sur l’ile de Djerba.

Vieux démons

La victoire du mouvement islamique a ravivé les vieux démons et les violences verbales contre les juifs se multiplient. Il s’agit en général d’extrémistes religieux. En  visite en novembre dernier  Ismail Haniyeh, chef du gouvernement Hamas, a été accueilli par une foule salafiste en délire hurlant des slogans appelant à tuer les juifs. Le vendredi 30 novembre l’imam Ahmed Al-Suhayli, prêchant dans la mosquée de Radès, s’est livré à une attaque en règle contre les juifs dont voici des morceaux choisis : «Allah, toi qui sait ce que ces juifs maudits ont fait, la corruption qu’ils répandent sur terre …. Frappe les et fais qu’il n’en reste plus aucun. Allah, rend le ventre de leurs femmes stérile et tarit la semence des hommes… Fais peser ta colère et ta haine contre eux.» Le sermon était retransmis en direct sur la chaîne de télévision à grande écoute Hannibal avant d’être repris par de nombreux sites internet.
Wajdi Ghanim
 
Certes, des protestations se firent entendre et l’avocat d’une association pour la défense des droits des minorités a porté plainte pour incitation illégale contre les races, les religions et les peuples, mais le gouvernement est resté muet. Selon le quotidien Al- Qods el-Arabi publié à Londres, de tels incidents se multiplient depuis la chute de Ben Ali. Ainsi par exemple en février 2012 des militants islamistes, venus écouter l’imam égyptien Wajdi Ghanim, ont scandé «mort aux juifs» ; au mois de mars lors d’une manifestation rue Bourguiba à Tunis un cheikh salafiste a exhorté les jeunes à s’entrainer pour aller tuer des juifs ; en novembre la police a arrêté  quatre ressortissants libyens et un policier tunisien qui projetaient  de kidnapper un jeune juif pour rançonner sa famille. 
 
Rached Ghanouchi
 
De nombreux autres incidents ne sont pas documentés. Les salafistes, encouragés par la victoire des Frères musulmans aux élections, manifestent dans tout le pays pour l’application de la charia et se battent avec les éléments libéraux. Or la haine des juifs fait partie de leur doctrine.  Rached Ghanouchi, chef du parti Ennahda, a exprimé plusieurs fois sa volonté de trouver un terrain d’entente avec les salafistes. Naguère, il s’était prononcé pour la destruction d’Israël ; d’ailleurs Israël est sur l’agenda politique du pays : révélé en septembre, le premier jet  du texte de la constitution en cours de rédaction faisait de la normalisation des relations avec l’État juif un crime. Des voix se sont élevées pour protester et Human Rights Watch a condamné cet article. Reste à voir comment sera rédigé le texte définitif.

 

Veto islamiste

Hamadi Jebali
 

En attendant, selon des sources généralement bien informées, la nomination d’un juif au poste de ministre du tourisme proposée par des éléments modérés d’Ennahda  a échoué devant le véto des extrémistes du parti. Pourtant le premier ministre Hamadi Jebali s’était dit que la nomination de René Trabelsi, président de la communauté de Djerba connu pour son expérience dans le domaine touristique, aurait fait beaucoup pour montrer au monde que la Tunisie n’était pas antisémite.
Le gouvernement a beau émettre des déclarations lénifiantes sur la question, on voit bien que le clergé islamique est convaincu qu’un régime dominé par les Frères musulmans va les laisser continuer leurs attaques contre les juifs. On assiste à un phénomène du même ordre en Égypte, berceau de la Confrérie. Hassan el Banna et Sayed Qutb, fondateurs du mouvement, ont transformé la haine des juifs présente dans le Coran en un antisémitisme d’un genre nouveau rendant les juifs responsables de tous les malheurs du monde et appelant à leur annihilation. On a, hélas, l’impression que le printemps qui devait  ouvrir aux arabes le chemin du progrès est en train de se traduire, même en Tunisie, par un retour à l’obscurantisme et au fanatisme islamique.

7 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Malgré la situation alarmante que décrit cet article, Bertrand Delanoë, maire de Paris, né en Tunisie et en visite à Tunis en novembre dernier, n'a pas eu l'air d'être très traumatisé puisque, au contraire, il a mis en garde les autorités françaises contre toute ingérence, et exhorté la France à "avoir une attitude attentive, solidaire avec le peuple tunisien et à ne pas être une partie prenante des enjeux de politique intérieure du pays."

Il est vrai que son excuse pourrait être qu'il n'est pas juif.

Il ne nous reste plus qu'à attendre les réactions des "Juifs de Hollande", qui jusqu'ici, à ma connaissance, ne se sont pas fait entendre sur le sujet.

andre a dit…

Les électeurs juifs qui ont voté Hollande ne sont pas responsables du grand bond en arrière de la Tunisie! Bertrand Delanoé aurait dû montrer que l'attitude des islamistes à l'égard des femmes, leur haine des juifs, la manière dont ils envisagent la démocratie , ne sont pas acceptables.Il a préféré prendre une réserve lâche et indigne: personne ne veut interférer avec la politique intérieure des Tunisiens mais personne en France ne saurait accepter l'obscurantisme et le terrorisme d'Etat. Monsieur le Maire de Paris, un petit sursaut de courage : on ne vous privera pas de votre villa à Bizerte!
André M.

S.C a dit…

ça ne sent pas le jasmin !

Ah les vieuxdémons ! ,

" chassez le naturel ,

Ils reviennent au galop " !

odile Haettich a dit…

bonsoir
les vieux démons se réveillent effectivement. Quand je lis que les salafistes donnent des ordres à Dieu pour massacrer les juifs,j'hallucine. Mais de quel droit ce genre de croyants sectaires peuvent-ils dire à Dieu ce qu'il a à faire? Incroyable, on peut craindre effectivement une montée de l’obscurantisme dans ces pays après une révolution prometteuse. Et si les islamistes étaient derrière à tirer les ficelles?Nous en avons un exemple : l'Iran.
C'est décevant et pitoyable de constater l’évolution de ces pays si beaux cependant et peuplés de si belles âmes...La planète se maintient donc en convulsions permanentes...

odile Haettich a dit…

j'aime beaucoup les articles de Svi Mazel qui semble très objectif sur la question des pays arabes et de leur problèmatique

odile Haettich a dit…

j'aime bien lire Zvi Mazel, c'est clair et pédagogique.
Merci à vous tous de nous donner un point de vue objectif sur la question des pays arabes.
Bonne année, santé et prospérité à toute l'équipe.

Mivy a dit…

Le silence de Bertrand Delanoë et d'autant plus inexplicable qu'en son temps, il avait reçu le président Assad et n'avait pas hésité à lui parler des droits de l'homme. Il avait également marqué sa solidarité avec Guilad Shalit.
Les menaces antisémites ne visent pas en priorité la communauté juive en voie de disparition, mais la Tunisie elle-même dans ce qu'elle a de plus original, sa tolérance, son pacifisme, son indépendance d'esprit, son ouverture au monde.
Les antisionistes tunisiens ont pavé la route de l'antisémitisme, malheureusement tous les partis tunisiens se veulent antisionistes. Beaucoup son convaincus que si l'économie va mal c'est à cause de l'impérialisme, qui lui même est dirigé en sous main par les sionistes.
Seuls des partis politiques ayant de courage de dénoncer l'antisionisme comme une forme d'antisémitisme pourront empêcher la Tunisie de sombrer, et ces partis n'existent pas.