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vendredi 13 juillet 2012

KADDISH POUR YENTL Par Sarah OLING


KADDISH POUR YENTL

Par Sarah OLING
copyright ©  Temps et Contretemps


J'avais deux ans à peine, dans cet espace temps où mon monde entier était contenu dans le sourire lumineux de ma mère. Je ne savais pas nommer le bruit et la fureur des hommes. Je ne savais pas non plus que je pouvais en être l'un des déclencheurs... Par le fait même que je sois née. Ce que je savais alors n'était que sensations, doux, humide, faim ou soif, proximité de cette belle et douce personne contre laquelle je me blottissais, et son murmure de sonorités qui formaient la musique de mon prénom, Yentl. 



C'était le temps d'avant la grande déchirure. Avant les cris des chiens, avant que plus personne, je le jure, plus personne, ne se souvienne de mon prénom. Prénom d'enfant aimée, mémoire vive de villages enfouis sous la neige, d'oies cendrées se poursuivant dans le ciel de Cracovie l'oubliée, prénom au goût de beignets partagés les matins de Pessah avec toute la famille réunie...Avant le départ pour Paris, ville tombeau.  

J'avais dix ans déjà. Ils n'étaient plus là. Plus aucun d'entre eux.  Le Vel d'Hiv avait retrouvé sa coutumière agitation, sportive, festive... Et du haut de mes dix ans, je tentais de recomposer  le monde d'avant en vain. De cette enfance amputée, ne me restait plus que la musique des mots du  Kaddish récité par mon père, assis par terre, comme nous tous, en ce lieu où on nous conduisit, en ce 16 juillet 1942 de maudite mémoire. Kaddish pour une petite fille qui survécut, seule non nommée de cette lente litanie d'empêchés définitivement de demander des comptes. Une  petite fille comme flamboyant témoin. Sans souvenirs, ou presque. 

J'ai atteint l'âge de cesser de compter le temps qui passe.  La mémoire ne m'est pas revenue. Seul le Kaddish, celui de mon père, demeure, puissant, passerelle avec ce monde d'avant les orages. 

La prière face au Kotel

1 commentaire:

Claude SALAMA a dit…

Encore une fois Sarah Oling m'émeut profondément par le thème, l'évocation ( peut-être devrais-je dire l'invocation...) d'un passé qui pour elle est devenu un présent permanent.
Mais aussi, poète moi-même, je suis souvent, et il faut bien que je le lui dise aujourd'hui, impressionné par la beauté, la simplicité des mots, la force des émotions, la musique secrète que j'entends et je perçois