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mardi 17 juillet 2012

EGYPTE : LE BRAS DE FER CONTINUE par Zvi MAZEL


EGYPTE : LE BRAS DE FER CONTINUE

Par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte
Fellow of the Jerusalem Center for Public Affairs

L’Égypte a un président démocratiquement élu mais, bien que chef de l’exécutif, ses prérogatives ont été rognées par la junte. Le combat continue entre Mohamed Morsi, porte-drapeau de la puissante confrérie des Frères Musulmans, et le Conseil Suprême des Forces Armées. Ce dernier a pourtant transmis en grande pompe ses pouvoirs au nouveau président, immédiatement après la prestation de serment le 30 juin, ou plutôt la partie des pouvoirs que l’armée ne s’était pas réservée. 

Morsi encadré de deux officiers dont Tantawi


Pas de pouvoir réel

Avant même la proclamation des résultats du deuxième tour des élections présidentielles, les Frères avaient été dépouillés de la plupart de leurs acquis : le parlement où ils étaient largement majoritaires a été dissous : le pouvoir législatif a été investi dans la junte,  laquelle a aussi mis la main sur l’assemblée constituante. La junte s’est arrogée aussi le titre de commandant des armées : le président ne peut déclarer la guerre sans son assentiment préalable ; la junte nomme les officiers supérieurs et fixe et administre son propre budget. 
Conseil Suprême des Armées
L’armée, forte de son empire économique, ne cède pas face à un président qui se trouve bien en peine d’imposer son autorité et de diriger le pays comme il sied au représentant d’un mouvement qui a accédé démocratiquement au pouvoir. Certes, le président nomme le premier ministre et les ministres mais, privé du pouvoir législatif et de la décision du budget, il ne dispose que du droit de promulguer des décrets présidentiels dont les effets restent à démontrer. C’est une situation intolérable pour les Frères. Voila 84 ans qu’ils se battaient pour arriver au pouvoir, malgré les persécutions, les exécutions et les lourdes peines de prison. Ils ne vont pas facilement laisser échapper la proie qu’ils ont enfin saisie, ni même accepter un partage du pouvoir avec l’armée. Le bras de fer continue donc et peut à tout moment devenir violent.
Morsi n’a d’ailleurs pas perdu une minute ; à peine intronisé il a promulgué un décret convoquant le parlement dissous. Cette dissolution constituait en effet un coup très dur pour la Confrérie qui ne peut espérer réaliser un aussi bon score en cas de nouvelles élections. C’est que le public a bien déchanté. Les Frères n’ont tenu aucune de leurs promesses (ils s’étaient engagés, entre autres, à ne pas présenter de candidat à la présidence) et, durant sa courte existence, le parlement a perdu son temps à discuter de la charia et non des problèmes du pays.
Première séance du parlement

Conflit de juridictions

Le parlement a répondu à la convocation présidentielle, mais la séance n’a duré que douze minutes au cours desquelles il a été décidé de soumettre le jugement de dissolution prononcé par la Cour Constitutionnelle à la Cour de Cassation. Une décision qui a suscité une réprobation quasi générale, le conseil constitutionnel se trouvant au sommet de la pyramide judiciaire et ses jugements n’étant pas susceptibles d’appel. La junte avait d’ailleurs condamné le décret présidentiel et la Cour Constitutionnelle l’avait déclaré nul et non avenu. La Cour de Cassation s’est à son tour déclarée incompétente pour examiner les jugements de  Cour.  Morsi s’est incliné. C’est donc un retour à la case départ – pour le moment. Les Frères cherchent fiévreusement la solution miracle qui éviterait la dissolution définitive du parlement et les nouvelles élections.
Cour Suprême égyptienne
Il faut dire que ce n’est pas leur seul ennui sur le plan juridique. Le tribunal administratif s’apprête à statuer sur la demande de dissolution de l’Assemblée constituante déposée par un groupe d’avocats qui soutiennent que les islamistes y ayant la majorité absolue, elle ne représente pas toutes les tendances comme le veut la déclaration constitutionnelle en vertu de laquelle elle a été créée.  Pour tenter de parer le coup, Morsi s’empressa de signer la loi votée par le parlement – dissous – qui avait créé l’assemblée.
Théoriquement, la loi entre immédiatement en vigueur et seule la Cour constitutionnelle peut l’annuler, mais l’autre clan soutient qu’une loi votée par un parlement dissous, parce qu’élu en violation de la constitution, est ipso facto nulle. Bref, difficile de croire que la décision du tribunal administratif va mettre un terme à ce petit jeu… Dans  ces querelles proprement byzantines, les Frères font feu de tout bois pour tenter de maintenir leur emprise sur les institutions du pays.

Mouvement illégal
Dirigeants islamistes égyptiens

Leurs ennemis ne sont pas en reste et plusieurs recours ont été introduits contre la légalité de leur mouvement. La Confrérie a été officiellement dissoute par Nasser en 1954 et ni Sadate ni Moubarak ne l’ont autorisée à se reconstituer tout en la laissant agir…  les Frères se présentaient aux élections sous l’étiquette «indépendants» ou dans le cadre du parti Wafd. Après la chute de Moubarak, la junte a fait sortir les militants emprisonnés et a laissé la Confrérie agir au grand jour.
Seulement elle ne s’est jamais inscrite en tant que mouvement comme le veut la loi (ne voulant peut-être pas déclarer ouvertement que son programme était l’établissement de la charia et la restauration du Califat…). Il s’en suit que ses activités étaient toujours illégales. Alors qu’en est-il du parti qu’elle a créé, le parti «Liberté et Justice» ? La junte l’a entériné bien que la loi interdise la création de partis politiques sur une base religieuse. Byzantin avons-nous dit ? On voit bien le potentiel explosif des décisions de justice à venir qui pourraient entrainer théoriquement la dissolution du parti (et donc de l’élection de ses membres) et même l’annulation de l’élection de Morsi. Des pressions intenses sont exercées pour amener le retrait des plaintes avant que les différentes instances ne rendent leur verdict, prévu pour septembre.
Inutile de dire que les institutions étatiques tournent au ralenti, personne ne disposant des pouvoirs nécessaires pour faire avancer les dossiers urgents. Le premier ministre Ganzouri a présenté sa démission à la junte et son gouvernement s’occupe des affaires courantes en attendant que le président nomme un nouveau gouvernement. Morsi s’est engagé à ce que son premier ministre ne soit pas un Frère musulman. Tiendra-t-il cet engagement ? En tout cas  il n’a toujours pas trouvé la personnalité idéale.  Pressenti, Mohamed el Baradei a refusé comme d’autres avant lui, qui ne veulent pas cautionner le régime des Frères.

Situation économique dégradée

La situation de l’Égypte continue à se dégrader.  Aucune amélioration dans le secteur du tourisme, principale source de devises étrangères ; les réserves s’amenuisent et ne couvriraient plus que trois mois d’importations. La ligne rouge approche.  Les exportations sont en baisse, il n’y a pas d’investissements et l’Égypte a recours a des emprunts a court terme pour assurer les subventions aux produits de première nécessité dans un pays où 40% vivent au dessous du seuil de pauvreté. Le spectre d’émeutes de la faim se dessine.  Chaque jour des milliers d’égyptiens se pressent devant les grilles du palais présidentiel pour demander de l’aide et la police en est réduite à boucler les rues conduisant au palais…
Morsi et le roi d'Arabie
Le président ne ménage pas les efforts pour montrer qu’il est aux commandes du pays et a fait deux importants déplacements à l’étranger. Le premier en Arabie Saoudite dans le double but d’apaiser les tensions entre les deux pays et d’obtenir une aide financière d’urgence. A en juger par les communiqués, il est rentré les mains vides, Ryad n’étant pas prêt à se départir de sa méfiance pour ne pas dire son hostilité vis-à-vis des Frères musulmans.
Il s’est rendu ensuite à Addis Abeba pour participer à la réunion de l’Organisation de l’Unité Africaine. Il s’agissait de montrer qu’à la différence de Moubarak qui n’y est jamais venu, lui s’intéresse à l’Afrique. Il est vrai que la question de la répartition des eaux du Nil entre les pays en amont et l’Égypte prend une importance cruciale à l’heure où ces pays se développent et ont besoin de davantage de ressources en eau. 
Morsi a Addis-Abeba

Enfin il a reçu au Caire Hilary Clinton, venue promettre aide et coopération économique – tout en soulignant que les États-Unis comptaient sur un régime démocratique et qui respecterait les accords de paix avec Israël. Clinton a été accueilli par des manifestations hostiles, notamment de la part d’un mouvement nouveau, celui des «Frères Chrétiens»,  et d’autres organisations qui protestent contre le soutien apporté par l’Amérique aux islamistes.  En tout état de cause, Morsi n’a pas la tache facile.
Morsi et Tantawi Caricature de Osama
On peut dire que l’Égypte est à la dérive. Il n’y a personne aux commandes.  Sans constitution, sans parlement, sans gouvernement en mesure de prendre des décisions à long terme, le pays s’enfonce dans l’anarchie alors que Frères Musulmans et généraux sont tout entier pris par leur combat, à la vie et à la mort, qui peut à tout moment descendre du prétoire pour se transformer en combat de rues.  On est loin du rêve généreux des jeunes révolutionnaires…. Et dans cette atmosphère empoisonnée, on vient d’apprendre que le président déchu, victime de la vindicte populaire, allait être arraché à l’hôpital militaire où il reprenait des forces pour retourner à l’infirmerie de la prison….

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