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samedi 5 mai 2012

MAUTHAUSEN LIBÉRÉ LE 5 MAI 1945 par BELY


MAUTHAUSEN LIBÉRÉ LE 5 MAI 1945

ET LORSQU’IL NE RESTERA PLUS PERSONNE POUR TÉMOIGNER…

Par BELY



C’est au fin fond de sa vieille caboche qu’il s’enferme. C’est là qu’il se cache. C’est là qu’il se retrouve. C’est là qu’il se donne le droit de revivre l’invivable, des visions intenses d’univers insensés. Une «bouffée» de souvenirs allume des luminescences que refuse sa raison… Il les réfute avec violence.  Des émotions venues d’un autre monde lui broient à nouveau le cœur et lui brûlent l’esprit : Pendant combien de temps encore pourra-t-il témoigner de ce qui s’est passé à Mauthausen (Autriche), avant ce 5 mai 1945, date de la libération de ce camp?



Voyage intérieur

Il recommence, il répète, il bégaye son immobile voyage intérieur. Voyager dans sa tête, voilà ce qui lui reste s’il veut fuir l’horrible appréhension qui l’oppresse, rien qu’à l’idée de monter dans un train malgré toutes ces années écoulées depuis lors. Et il entend toujours le  rythme sourd et uniforme, le bruit monotone et cadencé des roues sur les rails, le battement trop régulier, trop parfait, le balancement lancinant, le mouvement obsédant, insupportable.
Et le déroulement inexorable des paysages indifférents de l’autre côté de la vitre. Il rejoint à pas lents ses obsessions. Il rentre encore une fois dans un monde de tortures aux visions d’enfermements, abruti de désespoir. Il traverse des étendues infinies encombrées d’innombrables hier hurlants. Il pénètre à nouveau dans la diabolique carrière. Il se fige à nouveau au pied de l’effrayant escalier ; Cent quatre-vingt-six marches inégales que gravissent à nouveau des fantômes décharnés. A nouveau la même rampe de granit hantée de silhouettes faméliques, de squelettes ambulants, de morts-vivants, de disciples de Sisyphe écrasés sous le poids du monstrueux bloc de pierre qu’ils doivent coûte que coûte remonter, déposer ici ou là selon des ordres incompréhensibles aboyés par des capos en fureur, avant que de retourner en chercher un autre, encore une fois, encore et encore jusqu’à….
Il s’est enveloppé d’un douloureux manteau de souvenirs beaucoup trop pesant, qui lui appartient mais encore davantage à ses compagnons d’infortune qui ne sont plus. Il y dissimule sa honte du genre humain. Il s’y enferme jusqu’au vertige. Tout lui est motif à de nouvelles réminiscences. Les images défilent et résonnent comme un écho sourd, lourd, impitoyable, têtu, quelque part plus particulièrement spécialisé dans la gestion de ce qu’il doit retenir et transmettre.

Devoir de mémoire

Un devoir de mémoire, une responsabilité au nom de tous les siens, ces pitoyables créatures, des êtres humains innocents entraînés de force dans des trains surchargés, entassés dans des compartiments à bestiaux, enfermés dans des wagons plombés en partance pour des enfers inconcevables... De là-bas un murmure se faufile. De très loin. De beaucoup plus loin. D’un au-delà de sa conscience. D’un au-delà du crédible. D’un au-delà très au-delà des possibles. Bien au-delà des frontières de la vie. Bien au-delà des frontières de la mort.
Là, une petite voix lui rappelle que «tout ça» a existé il n’y a pas si longtemps. Que nous sommes le 5 mai. Que «tout ça» peut recommencer. Que «tout ça» est tatoué à jamais au plus profond de sa chair et sur la peau de tellement d’hommes, de femmes, de vieillards, d’enfants déportés. Plus encore marqués, gravés dans leur cœur. Pour toujours enfouis au plus profond de l’âme brisée de chacun de ces malheureux qui ne croit même plus à la réalité des horreurs qu’il a vécues. S’il a eu la chance d’en réchapper.
Il ne s’autorise pas encore à revenir dans le monde des humains malgré des soubresauts de survivant stupéfait de l’être. Il respire à petits coups. Il se reprend peu à peu… Sur un coin de buvard il essuie son vieux stylo dont l’encre violette bave ses cauchemars. Il a tout juste commencé à concevoir la façon dont il va pouvoir continuer de témoigner : Il écrira l’histoire de cet inconnu qui voyage dans sa tête. Il commencera par le récit de son voyage intérieur. Puis il fera la description du comment il bégayait son voyage immobile dans sa vieille caboche…
Il prendra bien en main son stylo, il respirera une parcelle de vie restée là-bas et commencera :
 - C’est au fin fond de sa vieille caboche… 

A mon ami.   
Victor Neugebauer, déporté N° 86910 à  Mauthausen à l’âge de 16 ans, libéré le 5 mai 1945, décédé le 25-03-2006.         

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