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jeudi 3 mai 2012

« LA POLOGNE, UN VOYAGE QUI M’A FAIT GRANDIR » Par Pr Haggay SOBOL


« LA POLOGNE, UN VOYAGE QUI M’A FAIT GRANDIR »

Par Pr Haggay SOBOL

Il est des voyages qui vous amènent beaucoup plus loin que la distance ne l’aurait laissé supposer. Le voyage en Pologne est de ceux là. Il transforme à jamais ceux qui ont eu le courage et la détermination de l’entreprendre, car il questionne les évidences en faisant bouger les frontières et les barrières mentales. 
Entrée du camp d'Auschwitz
Ainsi, deux jeunes français, Eliore et Arash l’ont entrepris. Ils ont fait partie d’un groupe, à l’identité riche et multiple, composé de membres de l’UEJF (l’Union des Étudiants Juifs de France) et d’une délégation d’origine iranienne pour un parcours de la mémoire du 28 mars au 1er avril 2012. Ils étaient accompagnés d’un ancien déporté Benjamin Orenstein et de Marcello Pezzetti directeur du Musée de la Shoah de Rome. Ils sont revenus sur ce moment qui laissera en eux une empreinte profonde. 

 

Eliore Sobol
Eliore Sobol

22 ans, elle étudie le droit à la Faculté d’Aix-en-Provence sous le beau soleil de la Méditerranée. A première vue, en la voyant marcher le long du cours Mirabeau, le sourire aux lèvres, avec ses longs cheveux noirs encadrant son visage radieux, rien ne la distingue des jeunes de son âge.
Alors pourquoi avoir entrepris ce périple si loin de ses préoccupations quotidiennes ? En lui posant cette question, tout à coup, ses traits se figent : «La Shoah, ce n’est pas seulement l’évènement le plus dramatique du XXème siècle, un chapitre dans les manuels scolaires, c’est une part de mon identité. J’ai été élevée avec ces récits de survivants, ma propre famille. Mais, l’indicible ne s’explique pas, alors je n’arrivais pas à en prendre la juste mesure. Cela me paraissait presque irréel, à moi qui vis ici en France. En même temps revenait de manière lancinante et presque douloureuse cette question : Comment une telle chose a-t-elle pu advenir sans que personne ne l’empêche ? Je me suis promise à maintes reprises de faire un jour le voyage en Pologne, un jour…pour avoir des réponses». Aussi, quand des amis l’ont contactée pour prendre part à ce voyage, bien que remplie de sentiments contradictoires, Eliore a finalement pris la décision de se confronter à cette dure réalité.
En demandant à la jeune aixoise les faits marquants de son séjour, elle égrène des souvenirs, dans un ordre non chronologique, mêlés de réflexions personnelles : «J’essaye toujours de mettre les choses à leur place. C’est un mélange de sidération, ponctué de révolte». «Ce qui m’a le plus indigné, c’est de m’apercevoir que des gens pendant toute la guerre vivaient à côté du camp d’Auschwitz comme si c’était une chose normale, malgré l’odeur insupportable d’une humanité partant en fumée et réduite en cendres. Aujourd’hui encore, il en est qui traversent tous les jours ce lieu, qui est un cimetière de millions de personnes, pour se rendre tranquillement chez eux ! Mais de nos jours, tout est aseptisé, propre, trop propre, j’ai eu presque du mal à ressentir des émotions. Mais j’ai craqué lorsque je suis passée devant un immense tas de chaussures d’enfants. Au sommet, il y avait une rouge, comme celles que je portais étant petite. Alors tout à coup sans crier gare, ce que je ne pouvais ni exprimer ni ressentir m’a submergé comme une vague trop longtemps contenue. Les larmes ont coulé à flot. Il y avait là tout près de moi une jeune fille d’origine perse. Nous avons communiqué non par les mots, mais par le regard. Nos yeux se sont croisés comme un repère, un frêle esquif d’humanité auquel nous raccrocher dans cette immensité inouïe de souffrance et de barbarie».
De retour chez soi, il est légitime de se demander ce que l’on ramène après une telle épreuve, si cela impactera durablement sur la façon dont on va conduire sa vie. «Une fois seule, le cerveau va tout seul. J’ai pleuré mais le sens était plus profond. En même temps j’éprouvais une sorte de rejet brutal, comme si je voulais chasser un mal puissant que j’aurais rapporté avec moi. Désormais, même si le travail n’est pas achevé, je suis en chemin. J’ai le sentiment d’avoir intégré l’histoire familiale dans ma réalité personnelle. Cela m’a permis de grandir !»

Arash Derambarsh,

Arash Derambarsh

Il est âgé de 32 ans. C’est un homme de culture et de convictions qui se projette dans l’avenir en gardant ses yeux grands ouverts sur le monde. Il l’a prouvé à maintes reprises, par son engagement politique qui l’a conduit au Quai d’Orsay et au ministère de l’Intérieur. Il le prouve encore tous les jours aux Editions du Cherche Midi où il dirige les départements politiques et personnalités publiques en donnant «la parole à des gens qui font bouger les lignes», même s’il ne partage pas toujours leurs opinions.
Fort de cette expérience, pourquoi avoir entrepris ce voyage ? «Tout d’abord, revenons sur les raisons de mon engagement. C’est le fruit de mon éducation. Je suis né à Paris, avec mon frère jumeau, afin que nous puissions grandir dans la Démocratie, la Laïcité et la République. Ensuite, je suis diplômé de l'institut de criminologie et je prépare le concours d'avocat. Cause ou conséquence, mon regard sur les évènements est également celui d’un juriste. La Shoah, c’est un crime contre l’humanité, et les bourreaux doivent savoir qu’à chaque fois qu’ils tueront en raison de croyances ou de l’appartenance à un peuple, ils seront traduits devant les tribunaux.» Arash parle ensuite de son amour de la France et de la chance qu’il y a de vivre dans un pays de liberté. Pour lui, il faut porter haut les valeurs du vivre ensemble. Mais, il insiste également sur les menaces qui pèsent sur la démocratie en période de crise où le racisme et la xénophobie guettent : «Si nous ne défendons pas nos valeurs, alors il est facile de tomber dans le piège du bouc émissaire. Aller là bas en Pologne, où s’est produit le summum de l’innommable, c’est un voyage qui fait grandir. Si tu n’y vas pas, tu ne peux pas comprendre ! Alors, quand Jonathan Hayoun, le président de l’UEJF m’a proposé de l’accompagner, j’ai tout de suite accepté».
Puis, Arash retrace les grandes étapes de son périple : «Le Ghetto de Varsovie, un lieu de transit où l’on vous fait perdre votre humanité avant l’extermination. Treblinka, où en une année de fonctionnement plus de 800 000 personnes ont été assassinées. Les déportés mettaient deux heures dans un froid glacial pour faire le parcours qui les menait du lieu où ils se déshabillaient jusqu’à l’une des 13 chambres à gaz que comptait le camp. Pour nous cela n’a pris que cinq minutes à pied. Imaginez le flux ininterrompu ! Puis le comble de l’horreur, les nazis ont effacé les preuves. Après la destruction physique, l’oubli. Ensuite, Birkenau, immense, tout est rassemblé en un même lieu, avec les rails et les habitations toutes proches. Puis Auschwitz, où une grand-mère caresse tout naturellement son chien au-dessus d’un cimetière. Avant dit-elle, c’était une caserne de pompiers … Le temps grignote sur la mémoire. ». Ce qui m’a le plus frappé, c’est le climat irréel. Il grêle, puis tout à coup le soleil apparaît de manière fugace. Il fait froid. Un froid anormal, un froid de mort».
Au retour, «deux jours durant, je ne suis pas allé travailler. Je n’ai fait que dormir». Arash termine par ces mots : «Comprendre, analyser, et transmettre». Désormais, il est devenu un passeur. Un rôle indispensable, car bientôt il n’y aura plus de survivants, et vu l’actualité, la tâche est immense.
Ahmadinejad

Ce voyage, à plus d’un titre, a valeur de symbole surtout en ces temps troublés où les extrêmes tirent parti des peurs du lendemain. Comme l’ont dit d’une même voix Eliore et Arash, et presque avec les mêmes mots : «Réunis ensembles, c’est un beau message de paix et d’espoir. Cela veut dire que nous avons plus en partage que de différences». «C’est une leçon de vie, une leçon pour le monde». «Il est bon de rappeler que perses et juifs ont une longue histoire commune. Au regard de millénaires d’estime réciproque, le régime d’Ahmadinejad n’est qu’une parenthèse». Mais aussi «c’est la démonstration que la laïcité et la démocratie permettent à des citoyens égaux de s’enrichir par leurs spécificités et non de s’opposer». «Les croyances, les religions, sont de l’ordre de l’intime. Elles ne devraient pas être des barrières car nous sommes avant tout citoyens.» Dans un monde en crise, voilà les références positives dont nous avons besoin.



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