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mardi 17 avril 2012

LES MÉDECINS JUIFS DU CAMP DE RAWA-RUSKA Par Sarah Oling



Comme chaque année, je participe à une lecture publique des noms des déportés juifs de France. Ce jeudi 19 avril, elle aura lieu place des Terreaux à Lyon, à l'initiative des Communautés Juives libérales de Lyon. Cette année, Yom HaShoah  revêt une importance particulière...



Le grand-père

Je devais me rendre à la fin de l'hiver avec quelqu'un, plus qu'une sœur, qui compte au delà de l'explicable, à Rawa-Ruska. Un voyage officiel, mémoriel. Le voyage ne s'est pas fait. Mais elle m'a raconté l'histoire de son grand-père, cet homme fier et digne, militant anarcho-syndicaliste qui ne baissait les yeux devant personne  et qui a survécu dans cet enfer, depuis août 1942, avant de s'en évader  lors de la débandade des allemands devant l'avance des soldats soviétiques.
C'est elle, en filigrane derrière chaque mot de cet article,  qui raconte l'histoire des médecins juifs de Rawa-Ruska. J'avais moi-même entendu parler de ce camp de triste mémoire par le père Patrick Desbois, alors que nous nous trouvions en Pologne, ensemble, sur les traces de ce que je nommais alors «l'innommable». Le propre grand-père du père Desbois avait subi le même sort que celui de mon amie. Communauté de souffrance. Une nouvelle fois. Une fraternité qui avait laissé une trace intangible dans la mémoire du père Desbois. Dans celle de  mon amie également. Des mémoires par procuration. Et qui demandent à être entendues, même après tant d'années. Pour que la lumière puisse éclabousser ce néant et ce chaos.
Père Desbois et son témoin en 2003

Jeudi , les  Dr Pierre Bader, Dr Joseph Bénichou, Dr Joseph Benzaken, Dr Léopold Berl, Dr Roger Cahen-Pashcyoud, Dr Michel Moscovici, Dr Roger Nathan, Dr Tepper, Dr Max Vassile, Dr Marcel Zara,  seront présents, eux-aussi, dans cette vibration intense née de la lente litanie  de la lecture ininterrompue des noms de tous ceux qui ne revinrent pas de «pitchi poï»...

Voici leur histoire racontée par la petite-fille d'un de ceux qu'ils côtoyèrent.

L’histoire
Rawa-Ruska prisonniers stalag 12

Tous étaient officiers dans l'armée française, médecins ou pharmaciens et prisonniers de guerre. Ils ont eu le triste privilège d'être transférés les premiers, début avril 1942, au camp de Rawa-Ruska, nouvellement recyclé en camp de représailles pour les prisonniers de guerre français et belges, réfractaires, saboteurs, récidivistes des évasions et qui n'avaient pas abandonné l'idée de résister et de se battre par tous les moyens.
La spécificité du camp de Rawa-Ruska est d'être une illustration parfaite et la matérialisation sur le terrain de la perversité polymorphe des nazis. Peu connu, sinon des spécialistes ou de ses survivants, Winston Churchill avait désigné Rawa-Ruska comme «le camp de la mort lente, le camp de la goutte d'eau» , faisant allusion au fait qu'il n'y existait qu'un seul robinet d'eau – non potable évidemment – pour «desservir » un camp qui a compté jusqu'à 15.000 prisonniers internés au même moment et soumis aux extrêmes du climat continental, -30 l'hiver et + 35 l'été, en terrain marécageux infesté de moustiques. 

Le choix de  la localisation géographique ne tenait en rien au hasard, le camp était situé à la frontière polonaise, à l'ouest près de Lviv, une des pointes du triangle de la mort, sur ce qui est aujourd'hui territoire ukrainien mais était alors territoire de l'Union Soviétique et donc échappait à la territorialité des accords de Genève protégeant le statut des prisonniers de guerre. Après la guerre, pour la même raison, sa situation en territoire soviétique et les prémisses de la guerre froide rendant impossible toute enquête officielle sur place, le camp n'a pas été enregistré dans la liste officielle des camps de concentration, déportation, représailles et extermination.

Camp polymorphe

Car polymorphe, le camp de Rawa-Ruska l'était. Au procès de Nuremberg, l'avocat général fait état des « bestialités innombrables et des outrages de toute nature dont ont été victimes les prisonniers de Rawa-Ruska ». Tour a tour puis simultanément, Rawa-Ruska fut :
- camp de détention de prisonniers de guerre russes,  battus à mort par les gardes ukrainiens ou passés systématiquement par les armes pour faire de la place aux nouveaux arrivants,
- camp de représailles pour les prisonniers de guerre français et belges – affamés, assoiffés, privés de leurs uniformes et autorisés seulement à porter une seule couche de guenilles, sans sous-vêtements ni chaussettes quelle que soit la température, soumis à des travaux forcés ubuesques dont le seul but était de les faire mourir d'épuisement,
- terrain d'expérimentation pour déterminer la ration calorique minimale nécessaire pour maintenir un être humain en vie,
- mais aussi camp de concentration et d'extermination pour les habitants des «shtetls» de la région, des familles entières, simplement abandonnés à leur sort, une fois dépouillés de tous leurs vêtements, condamnés a mourir lentement d'épuisement, de faim, de soif ou de froid entre les barbelés qui les encerclaient, sous les yeux horrifiés de prisonniers de guerre impuissants parqués dans l'enclos voisin et dans l'indifférence de leurs gardiens-bourreaux.

Solution finale

La solution finale dans sa plus simple expression,  tellement économique en main d'œuvre et en équipement, même si un peu moins rapide : laisser faire la nature.
Pourtant, dans ce dernier cercle de l'enfer, les nazis ont échoué sur toute la ligne. Les prisonniers ne se sont pas démoralisés, ils ont continué à essayer de s'évader, certains ont réussi, la solidarité s'est organisée, et surtout, les médecins ont réussi à soulager et à soigner leurs codétenus. En bons nazis habitués des mascarades morbides, comme celle de Theresienstadt, les concepteurs du camp avaient installé une infirmerie réglementaire selon les exigences de la convention de Genève. Ils y avaient aussi affecté les médecins et le pharmacien qui permettaient de respecter les apparences, mais, par contre, aucun matériel ni médicament... Sans doute un pied-de-nez sordide destiné à humilier les soignants et à démoraliser les patients.
C'était sans compter sur l'ingéniosité de ces professionnels qui se mirent donc au travail avec un arsenal thérapeutique que n'aurait pas renié un chamane de la préhistoire : de l'argile,  du charbon de bois, de l'urine, de la neige, des bourgeons de sapin et de l'écorce de saule récoltés en secret et en prenant tous les risques, lors des corvées à l'extérieur du camp...
Les victoires médicales minimes et dérisoires de ces médecins entièrement dévoués à leurs patients, les mots qui apaisent et qui soutiennent, le comportement exemplaire devant la souffrance partagée qui redonne courage, tout cela était décidément intolérable au commandant du camp qui fit séparer et transférer dans d'autres camps ce premier groupe de soignants. Ils furent suivis au cours des mois par d'autres officiers français, médecins et prisonniers de guerre, certains peut-être juifs, mais non enregistrés comme tels. Leur dévouement fut identique et ils sont restés dans la mémoire des survivants qui les ont connus comme étant l'honneur de leur profession.  

Leurs noms ne doivent pas non plus sombrer dans l'oubli, les docteurs :

André Aurengo, René Barbot, Sylvain Binn, Jean Catteau, Serge Chambert, Chartres, Francis Cloez, Jacques Dedieu, René Faivre, Fergis,  Henri Frappier, Jean Garrigau, Jerôme Guérin, Robert Guiguet, Charles Hervy, Philippe Jagerschmidt, Robert Kany, Lacoste, Henri Lanussé (qui s'est évadé), G. Lardy, Oscar Lievain, Gustave Martinache, Painblanc, Louis Prost, Rhodez, Souffron, Seillier, Louis Stervinou, Velluz, Zwahlen.

* pour en savoir plus se référer  à www.rawa-ruska.net (historique du camp de Rawa-Ruska)

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