ARTICLES LES PLUS LUS SUR LE SITE DEPUIS JUIN 2010 - LE BEST DU BEST OF - CLIQUER UNE IMAGE POUR LIRE OU ARRÊTER LE DEROULEMENT


ARTICLES LES PLUS LUS SUR LE SITE - Cliquer l'image pour lire ou arrêter le déroulement

 

samedi 28 avril 2012

LE GAZ DE LA DISCORDE Par Zvi MAZEL


LE GAZ DE LA DISCORDE

Par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte
Fellow of the Jerusalem Center for Public Affairs
Oléoduc de gaz en feu

Il ne faut pas s’y tromper : malgré les déclarations lénifiantes des deux pays, l’annulation de l’accord  concernant la vente du gaz égyptien à Israël n’est pas l’aboutissement d’un  simple différend commercial.  Rappelons que cet accord, conclu en 2005,  a été immédiatement  suivi par la signature par Israël et par l’Égypte d’un mémorandum  dans lequel le gouvernement égyptien s’engageait à assurer la fourniture du gaz conformément à l’accord conclu et aux accords qui pourraient suivre.  L’annulation de l’accord doit donc être vue comme une nouvelle démonstration de la dégradation des relations entre les deux pays qu’a entrainée la chute du régime Moubarak.



Accord important
L'ambassadeur égyptien Yasser Reda

Pourquoi cet accord était-il si important ? Aujourd’hui la question de l’approvisionnement en énergie a une dimension stratégique de premier plan. Cet approvisionnement nécessite de lourds investissements. Tandis que  le  pays acheteur et son économie deviennent dépendants, le  pays vendeur bénéficie de revenus  considérables  qui  enrichissent son budget national. Concernant la fourniture de gaz égyptien à Israël,  l’accord était d’autant plus avantageux pour les deux parties que les investissements d’infrastructure étaient relativement modérés du fait de  la proximité géographiquement :  le gaz en provenance   des gisements off shore  de Port Said, était acheminé  à  El Arish  et, de là, à  Ashkelon – soit une distance totale de 160 km. A titre de comparaison, le pipeline qui va approvisionner l’Europe occidentale en gaz venant du Turkménistan sera long de 3 500 kilomètres, d’où le coût élevé des infrastructures et de leur entretien. 
Israël comptait sur ce gaz pour produire de l’électricité «propre»  plus respectueuse de l’environnement, à un coût moins élevé, ce qui devait favoriser l’essor de son industrie et bénéficier à l’ensemble de l’économie. D’ailleurs c’est justement à cause de cette proximité géographique qu’Israël avait commencé à s’intéresser au gaz égyptien dans la seconde moitié des années quatre-vingt dix. Le coût relativement peu élevé des infrastructures contrastait avec les équipements nécessaires à l’importation et au traitement du gaz naturel liquide du type LNG.
A cette époque, le Qatar s’était déclaré prêt à fournir du gaz à Israël, mais à Jérusalem on avait préféré le gaz égyptien, pensant qu’un accord de cette importance ne pouvait que renforcer les liens entre les deux pays. Une opinion partagée par le président Moubarak. Toutefois,  afin de se prémunir contre d’éventuelles fluctuations politiques, Israël avait posé comme condition la signature d’un accord entre les deux pays entérinant l’engagement de l’Égypte. Le préambule au mémorandum signé le 30 juin 2005 comprenait même une référence au traité de paix comme il suit : «Se référant au traité de paix entre les deux pays signé le 26mars 1979, et notamment à l’annexe 3 traitant des questions économiques, les deux parties affirment leur volonté de développer leur coopération économique bilatérale dans tous les domaines et notamment dans le secteur du gaz…».  L’article 2 de ce mémorandum dispose que «le gouvernement égyptien sera garant de la fourniture continue et ininterrompue du gaz, conformément aux contrats signés ou qui seront signés entre EMG  et la compagnie d’électricité d’Israël pour une première période de quinze ans et pour des périodes supplémentaires….et que la présente garantie s’appliquera à d’autres institutions qui importent  du gaz égyptien.»

Rupture unilatérale

Il est bien évident que compte tenu de cet engagement sans équivoque, la rupture unilatérale du contrat par l’Égypte ne peut se résumer à une simple affaire commerciale et à un désaccord entre fournisseur et acheteur. C’est la violation d’un accord international, c’est aussi tourner le dos au traité de paix qui mentionne expressément la vente du pétrole à Israël, ce qui est à la base de l’accord entre les deux pays.
Le gaz était fourni par  la compagnie nationale égyptienne de gaz à la société EMG – East Mediterranean Gas Company - qui en assurait la commercialisation en Israël. Cette compagnie, comme l’Autorité égyptienne du pétrole assuraient la liaison entre EMG et le gouvernement égyptien ; il n’est pas concevable que leur décision ait pu être prise sans consultation préalable avec le ministère égyptien de l’énergie et la junte militaire. On aurait pu s’attendre à ce que la junte, qui dirige le pays depuis la chute de Moubarak, ne ménage pas ses efforts pour sauvegarder   l’une des  expressions les plus tangibles du traité de la paix - la fourniture du gaz à Israël. Faut-il souligner que la paix a donné trente trois ans de stabilité à l’Égypte ? Cette période  aurait dû lui permettre de se tourner vers le développement de son économie – ce qui n’a malheureusement pas été fait.
Il convient aussi de souligner que depuis la révolution le pipeline qui traverse le Sinaï  a fait l’objet d’attaques répétées – quatorze à ce jour – et l’Égypte n’a pu assurer que de dix à vingt pourcent de l’approvisionnement contractuel en 2011, un chiffre encore plus bas pour 2012. Ce qui a causé de lourds dommages à l’économie d’Israël, dont le PNB aurait fléchi de 1,5% selon les estimations du ministère israélien des Finances du fait du recours à des combustibles de substitution plus polluants et plus chers, entraînant une augmentation des prix à la consommation.  En annulant l’accord l’Égypte reconnait qu’elle n’a pas l’intention   de prendre des mesures efficaces contre  ceux qui sabotent le pipeline au Sinaï afin d’assurer à nouveau la fourniture du gaz ; bien au contraire  elle tourne définitivement le dos à l’accord et à ses obligations et refuse de prendre en considération les dommages considérables causés à l’économie d’Israël.

Caution de la junte militaire

La junte militaire ne peut pas ne pas avoir pris la mesure de cette décision qui va à l’encontre de son propre intérêt. La situation économique continue à empirer, le tourisme est en crise, les réserves en devises sont en chute libre et les investisseurs ont disparu tandis que le chômage progresse à toute vitesse. Certes, on a pu avancer qu’il y a eu un malentendu entre le fournisseur et cette junte, qui s’est trouvée entrainée un peu malgré elle a posteriori. Le fait est que le 22 avril, immédiatement après la publication de l’annulation, le ministère égyptien de l’énergie avait démenti l’information. Ce démenti est resté sans suite. Le gouvernement aurait été pris de court par l’enthousiasme suscité dans le public par la nouvelle  et se serait  trouvé dans l’incapacité de faire marche arrière.
Alors que s’est-il passé au juste ?  La junte a-t-elle décidé de lever les bras  devant les attaques répétées contre le pipeline ? Cela parait incroyable. L’armée égyptienne serait-elle incapable d’assurer la protection de la portion du pipeline en territoire égyptien ? A l’heure où la confrontation entre le Conseil Suprême des Forces Armées et les Frères Musulmans – opposants de toujours à la vente du gaz et aux accords de paix – met le pays à ébullition, l’armée a-t-elle voulu jeter du lest en prenant une décision qui lui a valu un regain de popularité ?
Ce qui est sûr c’est que tout cela a un prix. L’Égypte prend le risque d’effrayer davantage encore les investisseurs étrangers; elle prend surtout le risque d’avoir à payer cher une violation unilatérale du contrat. Les juristes égyptiens sont les premiers à reconnaître que l’Égypte a peu de chance de voir les tribunaux prendre son parti et les pénalités risquent d’être lourdes. Les arguments avancés par les égyptiens  ne sont guère convaincants : les israéliens n’auraient pas honoré leurs obligations et n’auraient payé qu’une partie des sommes dues. Compte tenu du peu de gaz fourni, ce n’est guère crédible et d’ailleurs pourquoi ne pas avoir d’abord fait appel au gouvernement israélien, signataire du mémorandum, en lui demandant d’intervenir ?

Causes réelles
Mohamed Morsi, candidat frère musulman à la présidentielle

Il doit bien y avoir une explication, dira-t-on. En voici une, qui circule dans les milieux «informés». Les actionnaires israéliens ont récemment  intenté un  procès au fournisseur  pour violation de ses engagements et non fourniture des quantités de gaz prévues. Des sommes considérables sont en jeu. Les égyptiens ont peut-être voulu faire pression sur les israéliens et les amener à retirer leur plainte,  et se sont  trouvés dépassés par les événements. Si c’est  le cas, il s’agit d’une attitude d’une naïveté ou d’une stupidité renversante.
Ce qui est malheureusement évident c’est que cet épisode envenime davantage encore les relations entre Israël et l’Égypte. Les  gouvernements des deux côtés de la frontière tentent encore de minimiser l’importance de la crise. Mais pour combien de temps ? Et si Israël reste sans réagir, ce sera interprété comme une marque de faiblesse. Devant l’hostilité grandissante manifestée par le public égyptien, sous l’influence des Frères Musulmans, vis-à-vis d’Israël et des accords de paix, cette marque de faiblesse pourrait ouvrir la voie à de nouvelles provocations.

Aucun commentaire: