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vendredi 6 mai 2016

La confusion des valeurs, une des armes de la perversité Par Dov KRAVI


LA CONFUSION DES VALEURS UNE DES ARMES DE LA PERVERSITÉ

Par  Dov KRAVI
Psychanalyste

A l'occasion de la journée de la Shoah nous publions à nouveau cet article de 2012 qui garde toute son actualité.




Au moment où se déroulent en Israël les cérémonies pour le jour de la Shoah et où en Norvège se tient le procès Breivik, me revient en mémoire une discussion avec un ami de la fac de médecine. Chacun se souvient du procès Eichmann qui débuta le 11 avril 1961. Cette page de témoignages sur l'histoire a fortement marqué les esprits, depuis les conditions rocambolesques de l'enlèvement d'Eichmann par un commando d'agents du Mossad dirigé par Isser Harel, jusqu'au 1er juin 1962, date de son exécution par pendaison.



Nuremberg du peuple juif


Procès de Nuremberg

David Ben Gourion avait souhaité un «Nuremberg du peuple juif» pour que ce procès provoque une véritable catharsis amenant à «inscrire la shoah dans le code génétique israélien». Dans la France des années 60, l'étendue de la Shoah et la monstruosité de son caractère systématique et industriel n'était guère connues du public non juif. Les premiers frémissements des trente glorieuses, la volonté quasi générale d'oublier les années noires de l'occupation et la mystificatrice geste gaullienne d'une France résistant comme un seul homme à l'envahisseur nazi s'accommodaient mal de récits au sens propre inimaginables.
En Israël même, de nombreux jeunes sabras ne comprenaient pas que des millions de juifs se soient «laissés conduire à l'abattoir». Les règles de sécurité pendant le procès furent extrêmes pour éviter son suicide ou un meurtre par vengeance : aucun des 22 gardiens recrutés n'était ashkénaze -- i.e. susceptible, lui ou sa famille, d'avoir été déporté. La nourriture arrivait scellée et les plats d'Eichmann étaient goûtés par les gardiens pour éviter un empoisonnement. Les conditions du procès furent extraordinaires : trois juges au lieu d'un jury, film intégral par les télévisions du monde entier qui découvre en direct Eichmann dans sa cage de verre blindé, écoutant sans émotion aucune les innombrables et tragiques témoignages de survivants.

Culpabilité
Procès d'Eichmann

Depuis l'aube de l'humanité les hommes se penchent sur la question du destin et de la responsabilité. Depuis la mort d'Eichmann, il y a exactement un demi-siècle, on ne cesse de se poser la question du degré de culpabilité, tant des hommes que des institutions, dans la réalisation de la Shoah. Historiens, philosophes, sociologues et psychanalystes apportent chacun leur contribution pour tenter de comprendre l'inexplicable. Toutes ces théories sont précieuses qui permettent de mieux cerner l'impénétrable.
Anna Arendt, philosophe juive émigrée aux États-Unis, qui couvrit le procès Eichmann pour le New Yorker, développa le concept de «banalité du mal» pour tenter d'expliquer la participation d'Eichmann -- et par extension celle de tous les criminels nazis -- à l'entreprise planifiée de mort industrielle qu'est la Shoah. Selon elle, Eichmann n'avait rien d'un monstre assoiffé de sang. C'était un homme banal, petit fonctionnaire étriqué mais zélé qui ne faisait qu'appliquer les ordres pour grimper les échelons de sa carrière au sein de l'armée. Il en irait de même pour la plupart des criminels nazis indépendamment de leur rang dans la chaîne de commandement.
Ainsi, l'explication d'Arendt refuse toute interprétation pathologique. Le crime de ces hommes reposerait sur leur incapacité à l'empathie et à la pensée: ils seraient ainsi incapables de se mettre à la place de l'autre, position qui leur permettrait «de ne pas infliger à autrui ce qu'ils n'aimeraient pas qu'on leur infligeât à eux-mêmes». À l'appui de cette thèse de la banalité du mal, on peut citer la passionnante expérience de Milgram qui, autour des mêmes années, tentait d'évaluer expérimentalement le degré d'obéissance d'un individu à une autorité estimée par lui légitime. Les résultats font froid dans le dos et nous apprennent sur la psyché humaine des éléments peu plaisants mais indispensables à la connaissance. 
Anna Arendt

Perversité

D'autres auteurs contestent cependant ce point de vue sur la banalité du mal, et insistent sur le fanatisme et la perversité d'Eichmann qui, à la toute fin de la guerre, insista pour que les juifs hongrois fussent tous exterminés. Il prononça cette phrase : «Je descendrai dans la tombe le sourire aux lèvres à la pensée que j'ai tué cinq millions de juifs. Cela me procure une grande satisfaction et beaucoup de plaisir». En réalité, cette perversité fanatique n'est en rien contradictoire avec le portrait du petit fonctionnaire banal et zélé.
Je voudrais à présent insister sur un épisode particulièrement évocateur lors du procès. Un des juges pose une question à Eichmann qui, oubliant de se lever, répond dans son micro. Le juge, dévasté depuis longtemps par la succession des témoignages insoutenables des survivants, s'emporte et intime à Eichmann sur un ton excédé : «Levez-vous quand vous vous adressez à la cour !». Alors ce dignitaire nazi, qui fut parmi les promoteurs de la solution finale à la conférence de Wannsee et un des plus hauts responsables de l'extermination industrielle et systématique des juifs, cet accusé de crimes contre l'humanité qui jusqu'à cet instant n'a montré aucune émotion à l'écoute des insupportables récits, n'a ressenti ni haine ni culpabilité face aux témoins qui se succèdent, n'a manifesté aucun regret et encore moins de remords au regard des faits pour lesquels il est jugé, cet homme se lève en rougissant et bafouille des excuses, visiblement très troublé par la prise de conscience du fait qu'il vient de commettre une faute très grave. Comment comprendre un tel paradoxe ?

Surmoi
Freud

Nous possédons tous en nous une instance psychique qui juge en termes de morale nos pensées, conscientes ou inconscientes, et nos actes : on la nomme le surmoi. Le surmoi est le siège des mécanismes de renoncement à la satisfaction des pulsions, renoncement sans lequel toute vie en société serait impossible. Le surmoi, héritier du complexe d'Oedipe, nous permet d'assumer les interdits réclamés par la vie sociale. L'expérience nous oblige à reconnaître que nous ne sommes pas tous égaux face notre surmoi. Certains se sentent en permanence accablés par lui et passent leur temps à se faire d'amers reproches pour les moindres vétilles. D'autres s'en affranchissent aisément pour se vautrer dans les délices des transgressions de tous ordres. Tous les intermédiaires sont bien sûr possibles en fonction de notre histoire personnelle et de nos identifications.
Cet épisode du procès d'Eichmann nous indique qu'il existe des surmois dotés de propriétés différentes. En deçà du surmoi élaboré décrit plus haut existe un surmoi archaïque qui ne fait pas appel au jugement moral mais à la peur du gendarme, à l'exclusion de toute donnée éthique. C'est ce surmoi archaïque qui fait s'excuser Eichmann dans la grande contrition d'avoir commis une faute épouvantable lorsqu'il a omis de se lever pour répondre à la cour.
La question reste de savoir ce qui, chez certains, bloque l'évolution psychique au stade de surmoi archaïque sans les faire accéder au surmoi élaboré permettant de distinguer le bien du mal. Une piste est donnée par les impasses du narcissisme : quand l'autre n'est pas reconnu comme un autre humain, donc un autre soi-même, mais comme une chose à utiliser pour sa propre satisfaction, toutes les manipulations, utilisations, déqualifications et déshumanisations sont possibles. C'est alors le règne de la perversité qui se nourrit de la confusion des valeurs.
C'est précisément ce qui eut lieu dans toute l'Europe de la Shoah, quand les nazis furent bien aidés par l'indifférence des nations, quel que soit le nombre de justes honorés à Yad Vashem.

Délégitimation
Chaque année, des milliers d'africains risquent leur vie pour venir en Israël après avoir traversé des pays arabes. J'espère que personne ne leur a dit qu'Israël est un pays d'apartheid.

C'est précisément ce qui se passe aujourd'hui dans l'ignoble délégitimation de l'État-nation d'Israël, dans sa dénonciation en tant qu'État soi-disant nazi pratiquant l'apartheid. Cette inversion perverse des valeurs, cette corruption du sens par ce nouvel avatar de la haine antijuive qu'est l'antisémitisme islamique, ses idéologues et ses idiots utiles, en est une illustration tragique.
Alors que, étudiants en médecine, nous discutions ensemble de ce procès et de ses implications, mon ami Christophe Dejours  -- qui a lui-même travaillé les stratégies de défenses dans la banalisation du mal -- avait suggéré l'idée suivante : au lieu de prononcer une sentence de mort pour Eichmann, le Tribunal aurait dû le condamner à vivre -- sous de draconiennes conditions de surveillance pour éviter un suicide ou un meurtre et dans un isolement affectif total -- le restant de sa vie dans un kibboutz, dans la pleine renaissance du peuple qu'il avait souhaité anéantir.

6 commentaires:

andre a dit…

passionnant,parfait
Kola kavod!
André M.

MIRO 55 a dit…

Deux reflexions, 1)la classe et le calme avec lesquels vous décrivez ces évenements.
2)Les facettes du peuple Juif sont nombreuses et incontrolables.

marianne ARNAUD a dit…

Il me semble que si on accepte l'idée que le bien et le mal sont les deux faces d'une même médaille et qu'ils coexistent, à des degrés divers, en chacun de nous, on ne peut qu'adhérer à la vision de Anna Arendt.
Evidemment cette façon de voir ne met personne à l'abri, s'il n'y prend garde, de se comporter comme un petit fonctionnaire zélé qui ne fait qu'appliquer les ordres, pour peu qu'il soit mis dans les conditions propres à avoir ce genre de réaction, ainsi que l'a démontré l'expérience de Milgram.

Georges KABI a dit…

Les theses de Hannah Arendt peuvent expliquer le comportement de l'homme face a une situation extreme. Freud peut completer, mais moi je prefere prendre en compte les theories de Jung, lui aussi nazi bon teint. Il y a dans les peuples de la Terre des motifs inconscients qui dictent leur comportement. L'extermination industrielle et planifiee des Juifs d'Europe ne pouvait venir que du peuple allemand, meme si il fut soutenu par la quasi-totalite des peuples europeens. Ainsi, tout les commandants des Einsatzgruppen, ces detachements armes charges de liquider les "ennemis" du peuple allemand et de son armee au moment de l'invasion de l'URSS, etaient tous des gens super-instruits, ayant des diplomes de Docteurs au moins. Il leur etait ainsi plus facile de programmer le meurtre systematique et des commissaires politiques de l'Armee Rouge, et aussi les Juifs et accessoirement les Roms ou d'autres peuples genants.
Avec cette experience de la Shoah par balles, puis par camions a gaz pour aboutir aux chambres a gaz employant les gaz d'emission des moteurs jusqu;a l'emploi du Zyklon B (exclusivement employe a Auschwitz), ce fut tout un processus d'experimentations quasi scientifiques menees par des hommes instruits et intelligents, souvent meme brillants, mais qui couvraient leur mal-etre par cette fameuse obeissance aveugle chere a l'Allemagne aux "ordres" (Befehl en allemand) d'Hitler (ordres qui ne furent jamais ni ecrits ni encore moins signes par le Fuhrer, tres conscient de l'enormite du crime.
Cette obeissance aveugle aux ordres est une permanence dans l'ethos allemand, l'organisation actuelle de l'industrie allemande en est aussi un bon exemple, cette fois-ci moins sanglante.
Cela explique aussi, en partie, que la denazification ne fut qu'une vaste supercherie, et que la confusion actuelle des genres une pale imitation de cette efficacite teutonne.

Véronique ALLOUCHE a dit…

« De cette immense folie des singes savants, de cette incroyable folie, je n'en reviens pas et n'en finis pas d'en revenir. Et tout en clamant depuis des siècles leur amour du prochain, tout en s'en délicieusement gargarisant, ces singes vêtus continuent à admirer la force sous tous ses masques, l'horrible force qui est capacité de nuire et dont l'ultime racine et sanction est l'ultime pouvoir de tuer » Ô vous, frères humains. 1972.Albert Cohen

Merci monsieur Kravi pour ce très bel article.
Veronique Allouche

Anonyme a dit…

Dans tous les peuples, même les plus cultivés, il y a cette tendance au meurtre; parce que la nature de l'homme le pousse vers la domination.
La France , pays des Droits de l'homme, Pays de la Révolution, République avec cette devise extraordinaire: Liberté--Égalité--Fraternité où les juifs se disaient heureux comme D. en France a connu l'affaire Dreyfus et Vichy et s'est comportée en Algérie d'une manière pas toujours honorable (Massacre de douars en Kabylie usage de la torture, Harkis)
Aujourd'hui, il y a des tentatives de génocides de petits peuples que les médias ignorent: Papous.
Ce que je retiens de cette dramatique et néanmoins exemplaire histoire du peuple Juif :
1°/ Son ÉXIL a duré 2000 ans avec une capacité de résistance et une vocation pour la résilience qui lui ont permis sa résurgence.
2°/ Il a subit l'inquisition qui a forcé bcp d'entre eux à se convertir
3°/ Israël existe et existera malgré l'antisémitisme qui se cache sous l'antisionisme
4°/ Tsahal doit être fort et Israël garder sa vocation pour l'universalisme
Mais, ce n'est pas parce qu'on a subi des atrocités qui ont marqué jusqu'à l'âme d'un peuple tout entier que l'on est justifié à les reproduire sur ses ennemis. (Toutes proportions gardées)
Il faut quitter la séduction de la FORCE sans pour autant devenir faible, et entrer enfin dans la DIPLOMATIE
Mais pour cela il faudrait un partenaire avec qui parler qui soit dans les mêmes dispositions psychologiques.
Pour cela il faut en finir avec le culte de la mort et les islamistes. Mais ceci devrait préoccuper d'abord les musulmans eux mêmes s'ils ne veulent pas voir le monde se retourner contre eux et exprimer son islamophobie.
Quelques voix commencent à se faire entendre,mais il faut vraiment tendre l'oreille
La solidarité des opprimés doit prévaloir sur la compétition des victimes
"Les hommes font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font" a écrit R. ARON