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vendredi 27 avril 2012

FILLON : LA MALÉDICTION DES PREMIERS MINISTRES


FILLON : LA MALÉDICTION DES PREMIERS MINISTRES

Par Jacques BENILLOUCHE


Philippe Seguin


Philippe Seguin faisait partie de ceux dont le charisme était contagieux. Il ne s’agit pas d’un jugement subjectif lié au fait qu’il était originaire de Tunisie, mais parce qu’il faisait partie des gaullistes de gauche qui incluaient dans leur programme une dose importante de mesures sociales. Comme de Gaulle, il n’aimait pas les étiquettes et il ne se voulait ni de droite et ni de gauche. Il avait participé à l’entrée en politique de son poulain, François Fillon, pour qui certains avaient une admiration sans faille en raison justement de cette proximité politique. Les deux étaient de vrais serviteurs de l’État, des hommes discrets, francs et compétents mais à la différence, François Fillon a subi pendant cinq ans le poids d’un président omniprésent qui l’a étouffé.



Sarkozy-Fillon

Un État en faillite

Il n’a pas attendu 2012 pour dire qu’il «était à la tête d’un État en faillite». Tout comme Seguin, écarté des affaires de l'Etat en raison de sa franchise, Fillon savait qu’il fallait dire la vérité au peuple et mettre en évidence le poids de l’Europe sur les décisions françaises. Seule consolation, Philippe Seguin a quand même reçu la consécration en occupant, à la fin de sa vie, la tête du plus grand Corps de l’État, la Cour des Comptes.
Aubry-Fillon
        Le dernier débat à la télévision entre Martine Aubry et François Fillon, malgré la haine qui s’exprimait ailleurs durant cette campagne électorale, a permis d’aborder avec sérénité et courtoisie les problèmes les plus cruciaux de la France, sans que le ton ne soit jamais monté et sans que les invectives ne se soient exprimées. On le doit à la bonne tenue du premier ministre. Au vu des résultats du premier tour, il est fort probable que, si Nicolas Sarkozy avait laissé sa place en raison des difficultés annoncées par les instituts de sondage, François Fillon aurait été élu car il agrégeait sur lui à la fois les soutiens de gauche et de droite. Il était en tête de tous les sondages de popularité des personnalités de la majorité pendant cinq ans. Mais il a accepté d’être sacrifié sur l’autel de la discipline du parti.
              Il est probable que 2012 sera pour l'UMP une opportunité gâchée qui reporte à au moins cinq ans l'avènement de la droite au pouvoir. En ne choisissant pas François Fillon, pour faire plaisir à Nicolas Sarkozy, la droite a certainement manqué une occasion.D'ailleurs Nicolas Sarkozy apparait très seul à cette élection contrairement à celle de 2007. Fillon se distingue de Sarkozy par des prises de position fermes, sans concession, en particulier vis-à-vis du Front National :«Le FN prône le repli de la France sur elle-même, refuse d'accepter que la France est une Nation d'intégration qui a été enrichie par le travail de générations d'étrangers et exclut toute solidarité européenne au moment où nos nations en ont le plus besoin».
        Cette situation du retrait volontaire d'un premier ministre n’est pas nouvelle. La Constitution française est vraiment mal adaptée car les premiers ministres subissent depuis 1958 la malédiction du pouvoir. Ils sont en première ligne, jouent toujours le rôle de fusible du président mais en revanche, ils n’ont le pouvoir que de se taire.
Constitution taillée pour de Gaulle

        L’origine du malaise tient au fait que le général de Gaulle avait commandé une constitution taillée à sa mesure. Le duo président-premier ministre fonctionnait alors parfaitement en phase. En effet Georges Pompidou était à ses côtés depuis 1944 et le suivit ensuite dans sa traversée du désert comme collaborateur puis, comme directeur de cabinet dès son retour au pouvoir en 1958. C’est dire combien leur longue relation fut basée sur la confiance et l’amitié mais, ces deux Grands avaient accepté dès le départ leur rôle respectif. L’entente fonctionna au beau fixe jusqu’en avril 1962 date à laquelle Pompidou, nommé premier ministre, commença à vouloir exister. A partir de ce moment, les divergences s’accumulèrent et les tensions conduisirent le Général à se séparer de lui en 1968 et, conséquence ultime, à ne pas appuyer sa candidature à l’élection présidentielle.
Pompidou et de Gaulle
        La cohabitation peut parfaitement résister au temps à condition que le premier ministre ne fasse jamais preuve d’une velléité à être calife à la place du calife. Le président en place a cette tendance fâcheuse à s’offusquer dès que son vassal songe un instant à le remplacer. Georges Pompidou avait écrit au Général, comme pour s’excuser d’envisager de s’assoir à son fauteuil : «Que puis-je vous dire, mon Général, qui m’avez tout appris, sinon que votre image ne cessera de grandir, que rien, et surtout pas l’ingratitude, ne peut lui nuire, et que celui qui sera peut-être appelé à vous succéder officiellement ne pourra qu’essayer de n’être pas trop indigne ?».
La Constitution, lacune extrême, empêche le numéro deux d’exister parce qu’il tient sa nomination et son avenir du président. Cette crise d’identité a toujours été flagrante comme l’avouait Pompidou : «je tiens le rôle du chef de l’État pour essentiel, mais, par contre je ne saurais continuer ma tâche, ni porter mes responsabilités qu’autant que je suis ou que je serai pleinement d’accord sur tous les aspects de la politique qu’il m’appartient d’ailleurs de conduire au fur et à mesure des événements avec le gouvernement dont je dirige l’action».
Duos en concurrence

        La frontière, mal définie entre les pouvoirs du président et du premier ministre, a toujours conduit à un clash qui amène invariablement des binômes parfaitement solides à se combattre, sinon à se détester. Les rivalités personnelles éclipsent souvent l’amitié et prennent le pas sur les enjeux politiques les plus fondamentaux. Pourtant les duos se préparent et s’organisent avant l’élection pour donner au peuple une image rassurante même si parfois la trahison peut servir à atteindre le sommet. Jacques Chirac avait comploté contre le chef de son parti, Chaban-Delmas, pour s’associer avec celui du Centre afin d’obtenir la place de chef du gouvernement. Mais la gangrène sévit à la racine. On l’a vu s’ébaucher entre Pompidou et Chaban-Delmas, atteindre la virulence entre Giscard d’Estaing et Chirac, se jouer à fleuret moucheté entre Mitterrand et Rocard et puis s’envenimer entre Chirac et Sarkozy.
Rocard-Mitterrand
        Fort de la légitimité du suffrage universel, le président s’arroge tous les pouvoirs, presque féodaux, parce qu’il est inamovible tandis que le premier ministre, nommé par le président, est à la merci du fait du Prince ou d’une motion de censure du Parlement. L’omnipuissance de l’Élysée tend à écraser les personnalités et pour peu que le second s’arroge le droit de décider et non pas d’exécuter, le conflit devient ouvert. Mais le problème peut devenir inquiétant lorsque deux amis, Nicolas Sarkozy et François Fillon, qui avaient préparé ensemble durant deux ans leur programme et leur campagne électorale, en viennent à des situations extrêmes dès le début du quinquennat.
A peine quatre mois !

        Mais c’est la première fois dans l’histoire de la cinquième république que les relations se sont dégradées aussi vite entre les deux têtes exécutives. Pourtant, contrairement aux situations précédentes, le premier ministre n’était pas en compétition pour la présidentielle. En affirmant : «Je suis à la tête d’un État en faillite», Fillon avait nargué le président sur deux points. Il savait bien sûr que Nicolas Sarkozy était au sommet mais il avait tenu à se poser en acteur de la République. D’autre part, il voulait insinuer qu’il était le seul à dire la vérité sans en avoir peur. Il cherchait en fait à apporter ses propres inflexions tout en mettant mal à l’aise son suzerain. La rivalité qui s’est faite jour, aussi vite, provenait certainement de la personnalité envahissante d’un président voulant user de tous les rôles en laissant derrière lui des cadavres.
Michel Rocard en a beaucoup souffert et sa carrière, qui s’ouvrait sur de belles perspectives, a été brisée par la décision d’un seul homme. Les similitudes avec Fillon sont étranges. D’ailleurs, interrogé le 24 avril 2012 sur Canal+ sur les premiers ministres de la cinquième, François Fillon a sans hésitation marqué sa préférence pour Michel Rocard. Effectivement Michel Rocard et François Mitterrand, qui se sont toujours détestés, ont tenu plus de trois ans ensemble et le cessez-le-feu établi entre eux a permis des avancées politiques et sociales. Rocard a pu organiser son mouvement de croissance en créant le RMI et la CSG pour couvrir ses dépenses. Seul le machiavélisme de Mitterrand a eu raison de la forte tête du PS qui aspirait à la candidature suprême. Mitterrand, pourtant gravement malade, a préféré se représenter en 1988 plutôt que de voir son premier ministre élu à la tête de la France. Michel Rocard avait eu l'élégance d'annoncer qu'il ne se présenterait contre l'éventuelle nouvelle candidature de Mitterrand.
Accrochages Sarkozy-Fillon

        Les accrochages ont été nombreux entre Sarkozy et Fillion et certains ont été portés à la connaissance de l’opinion publique. Alors que le budget 2008, le premier de la nouvelle équipe, était en cours de discussion, Sarkozy flinguait déjà son premier ministre qui se permettait en privé, lui aussi, d’user d’un langage imagé : «nous sommes dans une merde noire». Fillon savait que, pour rétablir les comptes boiteux du pays, il avait besoin d’un soutien franc et massif qu’il n’a pas eu : «il y a de grosses divergences entre moi et l’Élysée, la guerre a commencé». Dire la vérité est une qualité qui n’est pas de mise en politique puisque seule la langue de bois est recommandée pour endormir les électeurs déçus. François Fillon croyait ouvrir une nouvelle ère politique moderne fondée sur la vérité et le pragmatisme mais, il reçut en plein visage la hargne d’un président n’acceptant pas qu’une tête dépasse dans l’aréopage de ses courtisans : «Fillon déconne complètement. Il veut exister mais il me fait chier. Je vais le dégager en mai».
Avenir incertain

        La situation économique de la France ne pouvait pas permettre une dualité aussi tendue entre les gouvernants car il altérait l’efficacité de l’exécutif en tendant à faire des français des victimes. Ils ont été les premiers à subir les conséquences néfastes d’une guéguerre stérile lorsque le conflit s’est installé ouvertement et de manière permanente. Le premier budget n’augurait rien de bon sinon pour ceux des français déjà privilégiés. La suppression de 22.921 postes de fonctionnaires en 2008 a permis à peine de stabiliser la dette à 64% du PIB contre 64,2 en 2007 mais a maintenu le budget en déficit de 2,3%.
Les chiffres se sont ensuite dégradés parce que la mainmise de Sarkozy sur le gouvernement a empêché Fillion d’agir à sa guise, entrainant des sondages qui ont attesté de la désillusion de la majorité du pays. Le président pensait avoir plus d’efficacité s’il intervenait seul dans les affaires de l’État, quitte à se défaire du boulet de son premier ministre. Il aurait rêvé de modifier la Constitution pour rejoindre les pays anglo-saxons en donnant la totalité du pouvoir à une seule tête. L’institution d’un régime présidentiel aurait eu au moins l’avantage immense de mettre fin à la malédiction qui pèse toujours sur la tête des premiers ministres. Il ne reste plus à François Fillon qu’à se préparer pour 2017 en se remémorant les principes de son mentor, Philippe Seguin, qui lui avait appris à gouverner aussi bien pour la droite que pour la gauche.
Fillon-Seguin


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