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vendredi 2 mars 2012

LA DIFFICILE RECHERCHE D’UN NOUVEL EQUILIBRE AU PROCHE-ORIENT Par Zvi MAZEL


LA DIFFICILE RECHERCHE D’UN NOUVEL EQUILIBRE AU PROCHE-ORIENT

Par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte

Le «Printemps arabe» si mal nommé a fait voler en éclats le fragile équilibre au Moyen-Orient qui s’était maintenu tant bien que mal pendant des décennies. Il faut s’attendre à de longues années de troubles avant qu’un nouveau système régional  ne vienne remplacer les alliances d’hier, balayées par la tempête. Compte tenu de l’ampleur des changements  intervenus, les régimes en voie de constitution sont encore incapables de prendre la mesure de leurs intérêts véritables et de se fixer des objectifs précis. Quant aux pays dont les vieux leaders ont réussi à se maintenir – comme l’Arabie Saoudite – la chute de leurs alliés de longue date les met dans un grand embarras. Une chose est sure : à court, et peut-être moyen, terme ce sont les forces islamistes qui seront à la barre et qui fixeront le cap en fonction de leurs convictions.

Conquête musulmane définitive

La communauté internationale devra apprendre à composer avec des mouvements qui, ayant conquis démocratiquement le pouvoir, seront peut-être disposés à adopter une position pragmatique mais sans renier leur hostilité à l’occident et à Israël. Yussuf Kardawi, théologien attitré et guide spirituel des Frères Musulmans, a trouvé les mots pour le dire : il a déclaré en octobre dernier, au Financial Times, que la reconquête du pouvoir par les musulmans était définitive et irréversible, et que l’occident devrait revoir sa conception de l’islam, ajoutant que le dialogue avec l’occident et avec Israël pourrait continuer à condition «qu’ils ne se conduisent pas avec arrogance».

Avec la chute de Moubarak, c’est toute la région qui a basculé. Son régime était la pierre angulaire de tout l’édifice – et le plus fidèle allié de l’Amérique. Immédiatement après la révolution, l’Égypte s’est empressée d’annoncer qu’elle n’avait plus d’ennemis et qu’elle comptait entamer le dialogue avec l’Iran et le Hamas. Elle mettait ainsi fin à son rôle de chef de file des pays arabes pragmatiques, alignés contre «l’axe du mal», et portait le premier coup à son alliance avec les États-Unis. La découverte d’une cellule terroriste iranienne au Caire a mis provisoirement un terme à cette première tentative. Une seconde est en cours à l’initiative du parlement qui vient d’être élu et où les Frères Musulmans ont la majorité.

Liberté et justice

La commission des affaires étrangères, dont le président, Issam Alarian, est le numéro deux du parti des Frères, «Liberté et Justice» a déclaré vouloir réexaminer la question des relations avec l’Iran ;  une importante délégation de ce pays est attendue au Caire dans les prochains jours. Comprenant de nombreux hommes d’affaires, la délégation viendrait discuter de près de cinq milliards de dollars d’investissements. Même si ce chiffre paraît hasardeux, il traduit la volonté de l’Iran qui a dit à plusieurs reprises être prête à renouer des relations diplomatiques avec l’Égypte. On aurait pu s’attendre à ce que l’arrivée au pouvoir au Caire d’une organisation sunnite extrémiste – la confrérie des Frères Musulmans - exacerbe la rivalité avec l’Iran, porte drapeau de l’extrémiste chiite. Il n’en est donc rien, du moins pour le moment : un intérêt islamique commun et la nécessité de trouver de nouvelles sources d’assistance pour remplacer une aide américaine problématique jouant en faveur de Téhéran.
Moubarak voyait dans le Hamas une réelle menace pour l’Égypte et s’était toujours refusé à rencontrer des membres de cette organisation. Aujourd’hui tout a changé ; le Hamas, branche des Frères Musulmans comme le dit sa charte, est maintenant le bienvenu au Caire. Ses dirigeants s’y rendent fréquemment ; ils y rencontrent les membres du Fatah ; Khaled Mechaal est reçu par le maréchal Tantawi. Il faut s’attendre à un rapprochement supplémentaire lorsque les Frères auront formé le nouveau gouvernement.

Le front syrien
Deux béquilles : Russie et Chine

Sur le front syrien, l’Iran est désormais le seul pays de la région à soutenir Bassar El-Assad et à lui fournir armes et renseignements. Deux vaisseaux de guerre iraniens ont récemment traversé le canal de Suez en route vers le port syrien de Tartous ; en chemin ils avaient fait escale à Djeddah en Arabie Saoudite – pays qui appelle ouvertement au renversement de Bassar El-Assad.  D’un autre côté, la Russie et la Chine soutiennent  toujours le dictateur syrien, renforçant ainsi la position de l’Iran. Si Assad venait à tomber – ce qui paraît tout de même probable – ce serait une lourde perte pour l’Iran, le Hezbollah et même le Hamas. C’est pourquoi l’Iran se cherche parallèlement de nouveaux alliés dans la région.
L’Arabie Saoudite, amie et alliée de longue date de Moubarak, a du mal à dissimuler son inquiétude. D’un côté la famille royale vit dans la crainte d’un soulèvement populaire ; de l’autre elle doit prendre en considération le ton de plus en plus menaçant de l’Iran vis-à-vis des États-Unis et de ses alliés du Golfe. Trouver un partenaire pour remplacer l’Égypte, dans une alliance régionale, est une entreprise difficile. Les saoudiens ont d’abord menacé de développer leur propre programme nucléaire si l’Iran ne mettait pas un terme au sien ; Téhéran ne s’est  pas donné la peine de réagir. Ils ont ensuite  tenté de former un bloc conservateur réunissant toutes les pays membres du Conseil de Coopération du Golfe ainsi que la Jordanie et le Maroc. Mais le projet a vite été abandonné, les deux derniers pays, trop pauvres, auraient constitué un fardeau pour les Émirats du Golfe. 

L’Arabie Saoudite continue à s’opposer à Téhéran par tous les moyens, demandant à la Ligue Arabe de prendre des mesures plus vigoureuses contre Assad, ostensiblement pour protéger les populations sunnites contre les alaouites mais surtout pour affaiblir l’Iran qui a besoin de son allié syrien. Mais comme au Moyen-Orient rien n’est jamais simple, la monarchie saoudienne a permis, comme il a été dit plus haut, aux deux navires de guerre iraniens de jeter l’ancre à Djeddah. Selon le ministère de la défense saoudienne, cette permission a été donnée car les navires étaient en mission d’entrainement( !) et conformément à l’amitié traditionnelle entre les peuples. Rappelons que quelques semaines plus tôt les américains avaient découvert un complot iranien visant à assassiner l’ambassadeur saoudien à Washington….

Le Qatar en piste
L'Emir du Qatar à l'Elysée

La nature a horreur du vide, c’est bien connu. Ainsi le Qatar se positionne  sans faire de bruit et décuple ses activités. Après avoir vigoureusement soutenu l’initiative française en Libye et avoir envoyé des armes aux rebelles, il continuerait à en fournir au chef du conseil militaire de Tripoli, un islamiste pur et dur, et se montre partisan des Frères Musulmans (le parti Ennahda) qui viennent de remporter les élections en Tunisie. L’influente chaine de Télévision «Al Jazzera», financée par l’Émir du Qatar a joué un rôle majeur dans les révolutions de Tunisie, puis d’Égypte et de Libye en mobilisant les foules. Aujourd’hui elle milite pour le renversement de Bassar al-Assad, encourage la principale force d’opposition qui est dirigée par les Frères  et demande une intervention de la Ligue Arabe et du Conseil de Sécurité.
Le Qatar s’efforce de prendre la place laissée libre par l’Égypte en aidant au règlement de problèmes régionaux et internationaux. L’émirat a réussi à obtenir un accord entre le gouvernement du Soudan et les rebelles du Darfour et plus récemment entre le Fatah et Hamas. La capitale, Doha, accueille de nombreux séminaires et des conférences internationales. Pourtant ce petit état du Golfe, avec  une population  qui compte trois cent mille citoyens et un million de  travailleurs immigrés  d’origine asiatique, travaillant dans des conditions proches de l’esclavage,  n’a ni une longue  et glorieuse histoire, ni une respectable tradition culturelle, encore moins une armée puissante. Si l’Émir a réussi à se hisser dans la cour des grands, c’est grâce à la chaine de télévision qu’il a créée et qu’il finance, mais aussi grâce à sa politique d’acquisition tous azimuts en occident. En France on l’accuse de vouloir «conquérir» le pays. La transformation de ce petit – mais immensément riche - émirat bédouin en acteur de premier plan sur la scène internationale doit beaucoup à l’arrivée dans les années cinquante d’un grand nombre de Frères Musulmans fuyant l’Égypte, après l’échec de leur tentative d’assassiner Nasser.  Ils ont aidé le pays à créer un système d’éducation reposant sur l’islam le plus extrémiste,  avant de jouer un rôle important dans l’équipe d’Al-Jazzera.
Le  Qatar entretient aussi d’excellentes relations avec  les États-Unis, qui n’ont pas moins de trois bases militaires sur son sol, tout en gardant le contact avec Al Qaeda dont les cassettes et autres vidéos sont régulièrement diffusés par Al Jazzera. Il est en termes corrects avec l’Iran et le commandant en chef de sa petite armée a visité Téhéran l’an dernier. On peut alors se demander si ce pays, bastion des Frères musulmans depuis plus d’un demi-siècle, est véritablement un atout pour les américains ou plutôt un genre de Cinquième colonne  favorisant l’islam le plus radical….

Puissance de la Confrérie

En tout cas la montée en puissance de la Confrérie se précise. Après leurs victoires en Égypte, en Tunisie et au Maroc, les Frères espèrent bien enregistrer des gains significatifs dans les élections qui  vont se tenir en avril en Algérie et en juin en Libye. Il est question de «ressusciter» l’union des pays du Maghreb créée en 1989 et restée sans lendemain, compte tenu des nombreux conflits opposant les états membres. Aujourd’hui, pense-t-on, l’islam pourrait être un facteur unificateur. Reste à savoir si la solidarité islamique se montrera plus forte que les intérêts économiques et nationaux des uns et des autres.
Il va falloir s’habituer à une situation nouvelle. C’en est fini du Moyen-Orient d’hier et de ses dictateurs, fini de la répartition de la région entre pays partisans de l’Iran et alliés des États-Unis. C’est une nouvelle carte qui se dessine alors que le sort de la Syrie est encore incertain. Cependant, quoi qu’il arrive, la carte sera aux couleurs de l’islam. Il ne sera pas facile de convaincre les nouveaux régimes qu’ils ont intérêt à modérer leur extrémisme s’ils veulent  continuer à recevoir les investissements, les prêts et les apports technologiques de l’Occident.

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