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samedi 31 mars 2012

EGYPTE : LE COMBAT DES CHEFS par Zvi MAZEL


EGYPTE : LE COMBAT DES CHEFS

RIEN NE VA PLUS ENTRE LA JUNTE ET LES ISLAMISTES

Par Zvi MAZEL

Ancien Ambassadeur d’Israël en Egypte


C’est désormais la lutte ouverte entre la junte militaire et la confrérie. Une situation si grave qu’elle risque de remettre en cause la passation des pouvoirs aux institutions civiles prévues, pour le début de l’été, et aggraver encore la crise économique. Le recours à la force par les uns ou par les autres n’est plus exclu. Le bruit courait depuis la chute de Moubarak que l’armée et les Frères Musulmans avaient conclu une sorte de pacte ; les généraux, comprenant que les Frères allaient constituer la principale force politique et qu’ils allaient diriger l’Egypte dans les années à venir, étaient, disait-on, désireux de sauvegarder leur empire économique et d’éviter d’avoir à répondre de leur attitude durant la période Moubarak.


Constitution de transition

Le secrétaire général des Frères musulmans Saad al-Katatni présidera l'Assemblée du peuple

En contrepartie d’un engagement tacite sur ces points, ils se seraient engagés à soutenir la Confrérie et à lui permettre de tracer les grandes lignes de la nouvelle constitution. De fait, c’est à un comité où l’influence islamique prédominait que fut confiée la tâche de rédiger une constitution de transition. Soumis à ratification par referendum en mars dernier, ce texte, vigoureusement soutenu par les Frères, fut approuvé par 77 pour cent des suffrages exprimés. Le calendrier électoral établi par  cette constitution favorisait les Frères, disait-on encore, et ces derniers se sont généralement abstenus de prendre part aux manifestations de masse place Tahrir.
Seulement tout cela appartient au passé. Aujourd’hui les Frères Musulmans détiennent 47 % des sièges dans le nouveau parlement ; avec les salafistes, ils contrôlent près de trois quarts des sièges. Ils sont en position de force et n’hésitent pas à le montrer. Ils réclament la démission du gouvernement Ganzouri et parlent d’introduire une motion de défiance qui serait votée haut la main. Le parlement a déjà déclaré que c’était le gouvernement qui était responsable de la situation catastrophique de l’économie. Il prétend  maintenant  que, nommé par la junte militaire, ledit gouvernement s’apprêterait  à falsifier à sa demande le résultat du referendum sur la nouvelle constitution ainsi que de l’élection présidentielle.
Le premier ministre Kamal Ganzouri et le Maréchal Tantawi

Ce sont là de sérieuses accusations  que  la junte a rejetées avec colère dans un communiqué virulent. N’est ce pas l’armée qui a garanti la tenue des élections libres et honnêtes qui ont permis la victoire des Frères ? Comment alors se permettre de mettre en cause la loyauté du gouvernement ou l’indépendance de la Cour suprême chargée de superviser les élections ? D’ailleurs, rappelle le communiqué, aux termes de la constitution de transition, approuvée et votée par la Confrérie, c’est à l’armée que reviennent les pouvoirs exécutifs et législatifs jusqu’à l’élection du nouveau président.

Parlement sans pouvoir
Mohammed Badie

De fait, le parlement ne dispose d’aucun pouvoir véritable. C’est bien ce qui enrage les islamistes. Le Guide Suprême de la Confrérie des Frères Musulmans, Mohamed Badi’e a déclaré que le gouvernement devait être renvoyé sans délai : «Il n’y a pas de lune de miel entre nous et le Conseil Suprême des Forces Armées car nous ne nous sommes jamais mariés !» s’est-il exclamé, réfutant  ainsi la thèse d’un accord secret avec l’armée. Il ajouta ensuite qu’en tant que leader du parti majoritaire au parlement, il avait le droit de confronter l’armée.
Alors que cette question est toujours en suspens, une nouvelle source de tension est apparue. Il s’agit du choix des cent délégués formant la commission chargée de rédiger la nouvelle constitution.  Le parlement a décidé que la moitié de ces délégués viendraient de ses rangs et l’autre moitié choisie par lui, parmi des personnalités de premier plan.  Le problème est que les islamistes, Frères et salafistes, détiennent 73% des sièges de la chambre basse et 85% dans la chambre haute. Résultat ? 75% des délégués choisis sont des islamistes. Il n’y a que six femmes et une poignée de coptes, qui constituent, rappelons-le, de dix à douze pour cent de la population. Il n’y avait plus guère de doute à se faire sur la nature de la future constitution : ce serait d’un beau vert islamique.

Compromis difficile

Caricature de Al Ahram Weekly

Cette fois c’en était trop. Vingt cinq des délégués choisis refusèrent d’assister à la première séance de la commission ; six donnèrent leur démission et un recours déposé à la Cour suprême pour demander la dissolution de la commission. La Cour a fixé la première audience au 10 avril dans l’espoir qu’un compromis soit intervenu d’ici là. La junte fait de son mieux pour favoriser un tel compromis mais la partie s’annonce difficile. Les islamistes, arguant de leur majorité, ne sont pas prêts à renoncer et les forces laïques et libérales ont compris que c’était leur dernière chance d’endiguer la lame de fond qui menace de balayer le pays et d’en faire une dictature islamique.
Ce n’est pas tout. Au début de la révolution, la Confrérie avait proclamé haut et fort qu’elle ne présenterait pas de candidat à la future élection présidentielle. Il s’agissait alors de rassurer l’opinion publique nationale et internationale. Cette position est aujourd’hui remise en question. Il faut dire que la Confrérie avait aussi juré de ne présenter de candidats aux élections parlementaires que dans 30 % des circonscriptions. Une promesse non tenue avec les résultats que l’on sait. A l’heure actuelle, les Frères se disent qu’ils peuvent remporter aussi les présidentielles, alors pourquoi ne pas le faire ? En effet samedi soir, 31 mars 2012, ils ont annoncé que le premier adjoint de Badi'e serait candidat. Une décision  très mal reçue par l'armée qui la perçoit comme une menace supplémentaire.
L’armée, qui se défend de vouloir se maintenir au pouvoir à tout prix, a eu recours aux grands moyens. Le Général Mahmoud Nasser, membre respecté de la junte, a convoqué un certain nombre de représentants de la presse et de personnalités. Il n’a pas ménagé ses mots. Pourquoi le peuple perd-il son temps à manifester au lieu de travailler ? Les gens ont-ils oublié qu’il faut gagner de l’argent pour acheter de quoi se nourrir ?

Armée : Puissance économique

Conseil suprême de l'armée
  
La situation est grave et il sera peut-être difficile de procéder à des élections si le peuple, affamé, se révolte. Les chiffres sont catastrophiques : 0,6% de croissance économique pour l’année écoulée, des réserves de devises tombant de 35 à 15 milliards de dollars, une fuite de capitaux estimée à 12 milliards de dollars. Les alliés traditionnels de l’Egypte ne se pressent pas pour l’aider. L’Arabie Saoudite et les Emirats ne cachent pas leur indignation devant le traitement infligé à leur vieil allié Moubarak et subordonnent une assistance éventuelle à des concessions politiques. Certes, a ajouté le général, le  Fonds Monétaire International va sans doute accorder un prêt de 3,2 milliards de dollars mais cet argent ne changera pas grand-chose tant que les manifestations et les grèves se poursuivent.
La partie la plus intéressante de son discours a concerné l’armée et son empire économique, un sujet longtemps tabou et abordé ouvertement pour la première fois avec un luxe de détails impressionnant. 234 pages, de graphiques et de statistiques, exposées sur neuf écrans d’ordinateurs. Pour le général Nasser les sociétés appartenant à l’armée, sont admirablement gérées ; elles auraient  rapporté plus d’un milliard de dollars de bénéfices nets au cours de la dernière décennie. C’est grâce à cet argent, qui rentre directement dans ses coffres, que le budget de l’armée reste en dessous de cinq pour cent du budget national, chose qui serait impossible autrement.
L'armée protège la Bourse
Par ailleurs, depuis le début de la révolution, l’armée n’a pas ménagé ses efforts pour venir en aide au gouvernement, prêtant près de  deux milliards de dollars aux différents ministères et venant en aide à la population en mettant à sa disposition à des prix modiques ses surplus de production en nourriture et en vêtements. Le général Nasser a conclu, sans équivoque, que l’armée ne se laisserait pas déposséder de l’empire économique qu’elle avait réussi à constituer par son travail et sa détermination.
Au seuil de ce nouveau printemps, il semble bien que les deux forces en présence se préparent au combat. Reste à savoir si elles sauront s’arrêter à temps.

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