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dimanche 19 février 2012

EGYPTE : LE DOULOUREUX RÉVEIL AMÉRICAIN


EGYPTE : LE DOULOUREUX RÉVEIL AMÉRICAIN

Par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte

Caricature parue dans l'hebdomadaire Al Ahram Weekly
Un scorpion qui avait besoin de traverser une rivière, demanda à une grenouille de le mener jusqu'à l'autre rive, sur son dos.
- Il n'en est pas question, répondit la grenouille. Je te connais et je sais que si je te laisse monter sur mon dos, tu me piqueras pour me tuer.
- Mais alors, je vais mourir noyé, répondit le scorpion.
La grenouille finit par accepter, mais alors qu'ils étaient à la moitié du parcours, le scorpion la piqua, lui injectant son venin mortel.
- Mais qu'est-ce que tu as fait, malheureux, s'écria la grenouille. Maintenant, tu vas mourir, toi aussi !
- Je n'y peux rien, dit le scorpion, nous sommes au Moyen-Orient.

Alors que la crise perdure entre les deux pays, l’Amérique découvre avec effarement l’étendue de la haine qu’elle inspire au pays des pharaons.  Comme le reste des  puissances occidentales, elle avait cru à un illusoire printemps arabe sans voir que l’islamisme arabe était incompatible avec la démocratie.

Aide militaire et civile

Les États-Unis ont déversé près de 70 milliards de dollars sur l’Égypte depuis que ce pays a fait la paix avec Israël en 1979. L’aide civile devait servir à améliorer le système scolaire et l’infrastructure, à développer l’économie et à promouvoir la démocratie. L’aide militaire avait pour but d’assurer la stabilité du pays et de permettre à l’Égypte de maintenir son rôle de leader du monde arabe face à l’Iran et à la menace du terrorisme. Des centaines d’avions F-16, de chars Abrams et d’autres armements sophistiqués sont venus remplacer l’équipement vieillot qui datait de l’ère soviétique. Des exercices conjoints se tenaient régulièrement tandis qu’année après année de jeunes officiers partaient suivre des formations aux États-Unis et s’initier aux valeurs de la démocratie.
Pendant le long «règne» de Moubarak, l’armée a été souvent qualifiée de «partenaire silencieux» du régime. Les généraux ne cherchaient pas à s’immiscer dans la conduite du pays, mais s’emparaient en douceur de secteurs économiques de plus en plus étendus : d’abord les industries militaires, puis des industries tout court, des sociétés commerciales et jusqu’à des institutions culturelles (un général a été nommé à la tête de l’opéra), arrivant ainsi à détenir un tiers de l’économie égyptienne. Ce partenariat n’était pas à sens unique. Lors de la grande crise du pain en 2008, l’armée a fait tourner ses fournils pour pallier la pénurie, en mettant sur le marché quantité de pains à prix subventionnés. Prudents, les généraux ne laissaient pas les islamistes infiltrer les troupes et bloquaient l’avancement des religieux trop zélés. Ils n’avaient en effet pas oublié que c’est un extrémiste du mouvement Jihad qui a assassiné le président Sadate lors d’un défilé militaire. Moubarak, qui avait réchappé à cet attentat, était d’ailleurs convaincu qu’en laissant ses généraux s’enrichir il s’assurait leur fidélité et leur dévouement.

Go now !

Pourtant il a suffi d’une seule semaine de manifestations violentes au Caire  en janvier 2011 pour que l’Amérique abandonne son vieil allié auquel le président Obama a lancé d’un ton méprisant «go ! go now !», en précipitant sa chute. Obama s’imaginait sans doute que, libéré des chaines de la dictature, le peuple égyptien prendrait le chemin de la démocratie et renforcerait ses liens avec les États-Unis. C’était une lourde erreur. On a assisté à une explosion de haine contre ce pays tandis que les partis islamistes les plus extrémistes raflaient 75 % des sièges dans le nouveau parlement issu des élections les plus libres que l’Égypte ait connues. Les  Frères Musulmans, récoltant les fruits de leur long travail au sein des populations les plus démunies s’ajoutant à une éducation islamique qui prend les enfants dès leur plus jeune âge pour les encadrer jusqu’à ce qu’ils quittent l’école, ont terrassé la démocratie par knock-out.

Frères musulmans égyptiens
Aujourd’hui l’Amérique assiste, impuissante, au spectacle d’une junte militaire plus brutale encore que Moubarak et qui réprime sauvagement les manifestations, faisant des dizaines de morts, des milliers de blessés et enfermant les protestataires par centaines dans ses prisons. Une junte qui s’est permis d’accuser l’université américaine, située non loin de la place Tahrir, de fomenter des troubles et même d’avancer que c’est de cet établissement que sont partis des coups de feu sur les forces de l’ordre, les obligeant à riposter  et  faisant des victimes dans la foule.  Faire porter la responsabilité de ses actes sur un autre est une technique bien connue en Égypte et les américains font un excellent bouc émissaire.

ONG non grata
Devant le siège de l'ONG National Democratic Institute

En décembre dernier les autorités égyptiennes ont effectué une descente simultanée dans les bureaux de 17 ONG, dont plusieurs américaines. Des documents ont été saisis et les bureaux fermés. Une mesure qui a été interprétée comme un acte de provocation délibéré vis-à-vis des États-Unis. Difficile en effet d’imaginer qu’un gouvernement, nommé et contrôlé par la junte, se serait permis d’agir sans avoir obtenu le feu vert. Les égyptiens ont beau dire qu’il s’agit d’une question purement juridique et que les ONG ne disposaient pas des autorisations nécessaires, ajoutant que lorsqu’elles auraient obtenu ces autorisations elles pourraient rouvrir leurs portes, ce n’est guère convaincant. Au lieu de faire un raid sans préavis, pourquoi ne pas avoir d’abord averti les États-Unis que, si les organisations ne régularisaient pas leur situation dans un délai donné, elles seraient passibles de sanctions ? Aujourd’hui 43 employés de ces ONG, dont 19 citoyens américains, sont retenus en Égypte. Plusieurs américains se sont réfugiés dans leur ambassade.
La junte militaire n’a pas l’air de s’inquiéter outre mesure de la tournure des événements. On a l’impression qu’elle n’est pas mécontente de détourner vers les américains les sentiments de frustration d’un peuple qui attend vainement une amélioration de son sort après la révolution. Sur le plan de la politique intérieure, c’est bien joué : Frères Musulmans et Salafistes, qui voient dans la démocratie américaine leur véritable ennemie, sont à cent pour cent derrière la junte. Quand le Congrès américain a menacé de suspendre l’aide américaine, 71% des personnes interrogées ont répondu que l’Égypte n’avait pas besoin de cet argent ( !) et que, d’ailleurs, les pays arabes pourraient prendre la place des États-Unis. Un argument repris tant par le chef du gouvernement que par le directeur d’Al Azhar.

Risque sur les accords avec Israël
Frontière israélo-egyptienne
 
Issam Alarian, l’un des leaders des Frères, a tout de même lancé un avertissement : si les américains suspendent leur assistance, et bien il faudra revoir les accords de paix avec Israël car cette assistance en fait partie. Ce qui est parfaitement faux ; cette question n’est évoquée nulle part dans le traité.  C’est dans le cadre de leur alliance stratégique avec l’Égypte que les États-Unis accordent à ce pays des milliards de dollars chaque année. On peut d’ailleurs rappeler que la junte, qui s’est engagée a respecter les accords internationaux, est tenue d’honorer un traité que l’Égypte a signé et qui a grandement contribué à sa stabilité.
Tout de même, où donc ont disparu les excellentes relations qui régnaient, nous disaient-on, entre l’État-major américain et ses collègues égyptiens ? Ne pouvait-on s’attendre à un minimum de  reconnaissance  pour les sommes considérables investies dans le développement du pays et la modernisation de son armée ? Et qu’en est-il de ces générations de jeunes officiers qui ont été formées aux États-Unis ?  La junte est elle prête à tirer un trait sur tout cela, dans l’espoir de trouver grâce aux yeux des Frères et d’éviter ainsi d’avoir à répondre de l’attitude de l’armée au cours des années Moubarak?
L’opinion publique américaine est sérieusement échauffée ; des membres du Congrès réclament l’arrêt de l’aide  tant que les employés des ONG n’auront pas reçu l’autorisation de partir. L’administration Obama est dans l’embarras, consciente qu’elle doit faire quelque chose, mais hésitant à prendre des mesures qui sonneraient le glas de la coopération stratégique avec l’Égypte.
Moralité : loin de conduire à une plus grande ouverture et à la démocratie, la chute de Moubarak a donné naissance à un régime tout aussi dictatorial et à une crise de grande ampleur avec les États-Unis. Mais ce pays n’arrive pas à comprendre la profondeur des sentiments anti-américains et se refuse à voir que son alliance stratégique est moribonde. Quant aux Frères Musulmans, ils ont beau être conscients de l’importance de l’aide américaine pour l’Égypte, ils continuent à voir dans la démocratie américaine un obstacle majeur sur le chemin de l’instauration d’un régime islamique – et du rejet du traité de paix avec Israël.

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