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samedi 4 février 2012

EGYPTE-ETATS-UNIS : LE TORCHON BRÛLE




EGYPTE-ETATS-UNIS : LE TORCHON BRÛLE

Par Zvi Mazel
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte

          Depuis la chute de Moubarak, les relations entre l’Égypte et les États-Unis se dégradent bien que Washington se refuse à l’admettre publiquement. Il y a  un an, l’Amérique n’avait pas de plus fidèle allié dans le monde arabe; l’Egypte était la pierre angulaire de son combat contre l’axe du mal dirigé par Téhéran. Cette puissante alliance stratégique était sous-tendue par les millions de dollars que les américains déversaient chaque année dans le sillage de l’accord de paix entre Egypte et Israël. 

Relations privilégiées
Militaires américains et égyptiens

          En  2010 l’Egypte a ainsi reçu un milliard trois cent millions de dollars au titre de l’assistance militaire et 250 millions supplémentaires pour les besoins civils. Des officiers égyptiens venaient étudier et s’entrainer en Amérique. Tous les deux ans les armées des deux pays participaient à des manœuvres d’envergure au nom de code « Bright Star ». Avec le temps, les armées d’autres pays du monde arabe et du pourtour méditerranéen avaient été invitées à prendre part à ces manœuvres, renforçant ainsi le rôle de leader de l’Égypte dans la région.
Mais aujourd’hui rien ne va plus.  La paix avec Israël et les relations privilégiées avec les États-Unis sont dans le collimateur. Immédiatement après la révolution, le nouveau ministre des Affaires étrangères, Nabil et Arabi (qui devait être élu président de la Ligue Arabe peu après) déclarait que « l’Egypte révolutionnaire n’avait pas d’ennemis » et qu’il comptait entamer le dialogue avec l’Iran et voir s’il était nécessaire de modifier le traité de paix avec Israël. Ensuite, avec l’entier soutien du Conseil Supérieur des Forces Armées, des contacts furent pris avec le Hamas, qui figure en bonne place sur la liste des organisations terroristes interdites, tant par les États-Unis que par l’Union Européenne.
          Amr Moussa, ancien chef de la Ligue Arabe et aujourd’hui candidat à la présidence, et Mohamed Al-Baradei, qui se verrait lui aussi volontiers président, soutiennent tous les deux qu’il faut réévaluer le traité de paix pour voir s’il est conforme aux intérêts de l’Egypte. Ce qui n’empêche pas les deux hommes de répéter, comme le font d’autres personnalités politiques et les généraux du Conseil Suprême, que l’Egypte respecterait tous ses engagements internationaux.

Les Frères musulmans

Dirigeants Frères musulmans égyptiens

          Quant aux Frères Musulmans qui, avec les autres partis islamistes, ont remporté les trois quart des sièges au parlement, ils se répandent en déclarations aussi obscures que contradictoires et bien malin celui qui sait ce qu’ils feront lorsqu’ils auront formé  le nouveau gouvernement. Il leur faudra aussi prendre une décision concernant l’Iran ; les contacts avec ce pays ont été rapidement stoppés, Nabil el Arabi ayant compris que Téhéran n’avait pas l’intention de changer sa politique et constituait toujours une menace pour « l’Egypte révolutionnaire ».  La Confrérie, qui était interdite sous Moubarak, avait des liens avec les Mollahs d’Iran et encourageait le Hamas à développer ses relations avec ce pays. Que va-t-elle faire maintenant ?
          L’Amérique est inquiète. L’armée va-t-elle transférer le pouvoir paisiblement,  rentrer dans ses casernes, laisser les Frères Musulmans prendre la barre et conduire le pays dans une direction inconnue ? Faut-il s’attendre à des regains de violence, comme les événements des derniers jours peuvent le laisser craindre ? Il est de plus en plus évident que Washington ne peut plus compter sur l’Egypte. Il y a bien des contacts avec les Frères, mais ils ne mènent  à rien. « Bright Star » et les manœuvres conjointes  sont suspendus. 

          Pendant ce temps les relations entre l’Egypte et Israël, qui étaient déjà fraîches, sont franchement glaciales, pour ne pas dire gelées. Certes, la coopération entre les deux pays dans la lutte contre le terrorisme se poursuit cahin-caha, mais on peut se demander si l’Egypte, qui ne ménage pas ses efforts pour amener l’Autorité palestinienne et le Hamas à se réconcilier, est vraiment déterminée à stopper la contrebande d’armements de plus en plus sophistiqués vers Gaza. On voit au contraire que le flot d’armes et de munitions en provenance du Soudan, et maintenant aussi de la Libye, se transforme en véritable déluge.  Les  organisations terroristes font la loi au Sinaï et le Caire paraît impuissant.
          En Amérique la frustration grandit. Comment sauvegarder l’alliance tout en condamnant fermement les atteintes aux droits de l’homme ? Plus de soixante morts et des milliers de blessés par les forces de l’ordre dans la répression brutale de manifestations, y compris celles des coptes descendus dans la rue pour protester contre le harcèlement des musulmans et l’incendie de leurs églises. Hillary Clinton a eu beau adjurer la junte militaire de ne pas abuser de la force et de remettre le pouvoir aux autorités civiles, rien n’y a fait.

ONG américaines


          C’est dans cette atmosphère tendue qu’est intervenu, en décembre dernier au Caire, le raid contre 17 ONG  financés par des sources étrangères.  Leurs documents ont été saisis et leurs bureaux fermés. Trois  de ces organisations étaient directement liées aux États-Unis et aux deux partis principaux : l’Institut Démocratique National, l’Institut Républicain International et Freedom House. Toutes se consacraient à la promotion de la démocratie et au respect des droits de l’homme.  Toutes opéraient en infraction apparente à la législation égyptienne qui oblige les organisations recevant de l’argent de l’étranger à se faire enregistrer comme telles ; à ce titre elles risquent d’être poursuivies, au terme de l’enquête en cours, sur leurs activités.  
          C’est en vain que le Département d’Etat tenta d’intercéder ; en vain aussi que onze sénateurs en appelèrent au maréchal Tantawi. Ces sénateurs se tournèrent alors vers la commission des Affaires  étrangères et la commission des Finances du Sénat, leur demandant de faire pression sur les autorités  égyptiennes pour qu’elles acceptent d’enregistrer les ONG et leur permettre de reprendre leurs activités, ajoutant qu’un refus, ainsi que des mesures contre les membres de ces organisations, serait hautement préoccupant et pourrait entrainer une suspension de l’aide américaine. Le Caire ne réagit pas.
          C’est alors que les lobbyistes américains, grassement payés pour représenter les intérêts de l’établissement militaire égyptien auprès de Washington, ont pris la décision sans précédent de mettre un terme au contrat signé en 2007, un contrat qui leur assurait un million de dollars par an. Là encore, aucune réaction du côté de l’Egypte. Bien au contraire, le personnel des 17 ONG se vit interdire de quitter le pays. Les six citoyens américains,  parmi eux le fils du  ministre des transports, sont alors allés se réfugier à l’ambassade américaine au Caire. Le sénateur John McCain, qui est à la tête de l’Institut Républicain International, a demandé aux autorités égyptiennes d’arrêter de harceler ce personnel et de mettre un terme à une enquête qu’il qualifia  «d’injustifiée». La semaine dernière c’est le secrétaire à la Défense Panetta qui a téléphoné en personne au maréchal Tantawi pour lui demander de laisser partir les Américains : sans succès pour le moment.

Crise minimisée

          Les deux parties tentent de minimiser l’importance de la crise. Le ministre égyptien pour l’industrie et le commerce, récemment en visite aux Etats-Unis, parle «d’une affaire purement judiciaire». Pour Fawzia Abdelnaga, ministre de la planification et de la coopération internationale, les deux pays pensent que les liens qui les unissent sont plus importants que la crise des ONG. Mark Toner, porte-parole du State Department, a déclaré que le processus politique en Egypte se poursuivait – ajoutant qu’empêcher des citoyens américains de quitter le pays était préoccupant. Il ne fait pas de doute que l’affaire a terni l’image de l’Egypte aux Etats-Unis. Plus grave encore, elle met en lumière le fait que la junte militaire n’a pas peur d’affronter un pays qui est encore son plus proche allié. 
          Pourtant l’Egypte a plus que jamais besoin de l’aide américaine, de la technologie et des investissements américains ; elle a besoin de l’assistance américaine pour obtenir les prêts et les subventions de diverses organisations internationales. Le président Obama a évoqué ces questions dans une conversation téléphonique, le 20 janvier, avec Tantawi ; l’Égypte souhaite en effet obtenir un prêt de 3.2 milliards de dollars du FMI.  Obama, pour sa part, a souligné sa préoccupation à propos des ONG sans recevoir de réponse satisfaisante.
          Il faut bien comprendre que si les ONG ne sont pas enregistrées, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Elles avaient présenté tous les documents nécessaires sous l’ère Moubarak et n’ont jamais reçu de réponse, ce qui avait été considéré comme une acceptation tacite. Le raid déclenché sans préavis en décembre dernier semble indiquer que l’armée n’a pas hésité à prendre une mesure qui allait provoquer une crise avec les Etats-Unis. Ce qui est tout de même étonnant, tant le pays a besoin d’aide en ce moment. Pourtant rien n’est fait pour désamorcer la situation ; les autorités égyptiennes répètent que la justice accomplira son œuvre jusqu’au bout.  Or le  Congrès américain, qui a approuvé l’aide à l’Egypte pour 2012,  avait mis pour condition au transfert des fonds qu’il y ait une passation des pouvoirs aux autorités civiles, ajoutant que cela comprenait la tenue d’élections libres, la liberté d’expression et le respect de la liberté, d’association et de culte.

Rupture possible

          Une délégation égyptienne se trouve en ce moment à Washington pour discuter de l’aide militaire pour 2013. C’est une rencontre de routine ; elle sera peut-être l’occasion d’une sévère mise  en garde.
          Le président Obama qui avait abandonné sans état d’âme son vieil allié, en ordonnant à Moubarak de partir sur le champ et, ce faisant, en précipitant sa chute, avait peut-être cru s’assurer la reconnaissance du peuple égyptien. Il s’est lourdement trompé. Jamais l’image de l’Amérique n’a été aussi mauvaise. L’immense majorité qui a fait déferler une vague islamiste sur le parlement égyptien démontre qu’à l’évidence l’Égypte n’est pas mûre pour la démocratie et regarde avec méfiance ce grand pays qui est le symbole de la démocratie. Par ailleurs la junte militaire s’est montrée tout aussi dictatoriale  que Moubarak ; la discrimination contre les coptes prend de l’ampleur et la politique étrangère de l’Egypte est en train de changer – trois constatations qui plongent l’Amérique dans le désarroi. Aujourd’hui le Caire ne se donne pas la peine de répondre à l’inquiétude légitime de Washington pour ses ressortissants. Faut-il penser que l’Egypte, avec les Frères Musulmans à la barre, s’éloigne délibérément de son fidèle allié d’hier?

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