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mercredi 25 janvier 2012

LE MYSTERE DE LA REVOLUTION SYRIENNE


LE MYSTERE DE LA REVOLUTION SYRIENNE

Par Jacques BENILLOUCHE

    La Syrie est le seul pays où la greffe du «printemps arabe» n’a pas pris. La révolution a échoué et cet échec reste un mystère qui peut s’expliquer à plusieurs niveaux. Plusieurs pays y trouvent des intérêts divergents, mais contradictoires, dans le maintien d’un statu quo précaire : la Russie, la Chine, Israël, l’Europe et les États-Unis.
Assad avec les chefs de son armée

Influence russe

          L'intérêt de la Russie pour la région remonte à l'époque des tsars de Russie qui affectionnaient l’appartenance de certaines communautés à l'Église orthodoxe. Les russes consolidèrent leur influence en y construisant des écoles, des églises et des hôpitaux via la Société orthodoxe russe pour la Palestine et la Mission ecclésiastique russe. Le but premier de Moscou était d'éliminer la présence occidentale au Moyen-Orient. Quand le climat de guerre froide s'est installé, Moscou et Washington s'étaient entendus alors sur un mode de coexistence pacifique marqué par la «détente» qui imposait à chacune des grandes puissances de tout faire pour ne pas entrer en conflit direct avec l’autre.
          Cela s’est traduit par une action diplomatique et militaire à bâtons rompus au Moyen-Orient. Dans les années 1970, l'Union soviétique avait établi un réseau d'alliances avec quatre États du Moyen-Orient : l'Égypte, la Syrie, l'Irak et le Yémen du Sud. Elle disposait également d'un allié potentiel, l'Organisation de libération de la Palestine avec laquelle l'État soviétique officialisa ses relations en 1974. De plus, l'Iran, la Turquie et l'Afghanistan étaient liés à l'URSS par des accords commerciaux.
          Mais à la chute de l’URSS, plusieurs de ces pays devaient s’éloigner de l’influence russe. L’Égypte avait choisi le camp soviétique pour son économie et son armement puis avait rejeté son parrainage au lendemain de la guerre du Kippour de 1973 [1]. Les russes avaient ainsi perdu leur bastion stratégique au Proche-Orient. Mais la Syrie, qui tentait d'accroître son influence dans la région, pour avoir son mot à dire dans la résolution du conflit israélo-palestinien, se tourna alors vers les russes et l'assistance militaire soviétique s'était développée.
          La Syrie avait signé le Traité de coopération soviéto-syrien en octobre 1980, toujours en vigueur d’ailleurs. Après les ruptures consommées de la Russie avec ses autres alliés de la région, plus sensibles à l’attrait financier occidental, elle représente au Moyen-Orient la seule option viable pour les russes, qui explique leur volonté de maintenir le régime de Bassar Al-Assad en place. Au début de la décennie 70, les Syriens dépendaient de l'URSS pour la quasi-totalité de leurs équipements militaires. Les russes ont ensuite joué un rôle primordial dans la reconstitution de l’armée syrienne après les défaites de 1967 et 1973 au prix d’un investissement de 13 milliards de dollars, couverts par des prêts consentis auxquels ils ne sont pas prêts à renoncer.

Intérêts chinois et russes

          Le Proche-Orient représente par ailleurs une zone d'influence importante en tant que première productrice de pétrole au monde. Ainsi, pour éviter l'expansion occidentale et pour assurer leur propre approvisionnement, la Russie et la Chine ont dû absolument, sinon prendre le contrôle de la région, au moins y être présentes. Pour éloigner les pays arabes des États-Unis, les russes ne trouvèrent, pour les appâter, que les livraisons massives d'armes sachant que certains d’entre eux n’envisagent de régler la question israélo-palestinienne que par la voie de la guerre. Moscou s’inquiète donc beaucoup de l’avenir de ses exportations d’armes et veut maintenir ses relations avec son dernier client.
          Mais les russes, et même les chinois, prennent très au sérieux une éventuelle contagion du printemps arabe au sein de leurs populations musulmanes car l’islam est présent à l’intérieur de leurs frontières, au Daguestan et en Tchétchénie. Par ailleurs ces républiques musulmanes russes corrompues ressemblent fortement aux dictatures arabes qui se sont effondrées parce que les élites âgées ont monopolisé le pouvoir et bloqué l’accès des jeunes aux richesses du pays.
          Les chinois, de leur côté, s’inquiètent de la similitude des revendications des révolutionnaires arabes qui trouvent un écho à Pékin. Les critiques sur la corruption, le népotisme, l’inflation, l’absence de débouchés pour les jeunes diplômés, les inégalités sociales et le manque de libertés d’expression ont donné à penser que la place Tiananmen n’avait rien à envier à la place Tahrir.
Révolte contre les moines au Tibet
          La Chine craint qu’en appuyant la chute du régime de Syrie elle favorise des contestations comme celles qui ont eu lieu au Tibet en 2008 et à Xinjiang en 2009 [2]. Par ailleurs elle pense que le temps n’est pas aux palabres avec le peuple car elle doit préparer la transition en 2012 vers de nouveaux dirigeants. Il s’agit d’un processus habituel et délicat qui ne peut supporter aucune interférence, interne ou externe, risquant d’influer sur les rivalités entre les factions chinoises qui se déchirent dans le silence. En conséquence elle ne peut pas cautionner de révolutions qui lui coûtent cher. Elle a effet beaucoup souffert de la révolution en Libye qui a entrainé l’évacuation brutale de 36.000 de ses travailleurs et le sabotage et le pillage de plusieurs installations pétrolières de la compagnie CNPC. La Chine craint aussi que ces troubles ne contaminent l’Iran où ses intérêts économiques et énergétiques sont plus imposants.


Armes et pétrole

          La Russie, qui soutient la Syrie à l’ONU, n’a pas du tout l’intention de l’abandonner sur le terrain. Le porte-avions amiral Kouznetsov, accompagné du remorqueur Nikolaï Tchiker, a ainsi accosté dans la nuit du 7 janvier au port de Tartous mais il n’y est resté que deux jours, au large en raison de la faible profondeur du bassin. L’information a été relayée par le quotidien syrien «Al-Watan» [3], qui a précisé que le groupe naval russe était composé du navire de lutte contre les sous-marins, Amiral Tchabanenko, le patrouilleur Ladny, et le pétrolier Lena. 
Officiers russes et syriens à Tartous
          Le ministre syrien de la Défense a accueilli ses alliés russes à Tartous en précisant que «leur escale visait, d’une part, à renforcer l’alliance stratégique entre les deux pays, et d’autre part, à se ravitailler et se réapprovisionner en Syrie». Cette explication était loin d’être plausible quand on sait que la Syrie est en panne de carburant depuis l’arrêt des livraisons de brut vers les raffineries. Il est probable que le groupe naval a été chargé d’abord d’envoyer un signal fort sur la volonté de soutien russe à la Syrie, et ensuite de vider ses réservoirs de pétrole à Tartous. L’Iran avait par ailleurs pressé l’Irak de livrer du gasoil à l’armée syrienne pour alimenter ses chars et ses blindés.
          Les russes ont par ailleurs déchargé 60 tonnes d’armes et d’équipements, selon «Al-Watan» [4]. Le colonel de l’État-Major de l’Armée Syrienne Libre accuse également la Russie d’avoir, par la même occasion, fourni des armes chimiques prohibées. Par ses fournitures d’armes au grand jour, la Russie démontre ainsi sa volonté de défendre Bassar Al-Assad par tous les moyens puisque la Syrie reste son seul point d’entrée au Proche-Orient et son seul allié stratégique. Il faut donc s’attendre à la poursuite de la répression contre la population avec la complicité active de la Russie, et la complaisance de l’occident.

Intérêts israéliens

          A cette alliance de fait entre la Syrie, la Chine et la Russie, s’ajoute une alliance passive entre Damas et Jérusalem. Israël ne voit aucun intérêt à faire tomber le régime de Bassar Al-Assad car le renversement de son régime risque d’amener au pouvoir au mieux les islamistes du Hezbollah, au pire ceux d’Iran. D’autres raisons objectives se trouvent dans le calme permanent à la frontière du Golan où, depuis 1973, pas un seul coup de feu n’a été tiré. Il faut dire que les druzes syriens, qui par dogmatisme refusent leur intégration à l’État d’Israël malgré l’annexion du plateau, veillent à maintenir d’excellentes relations avec leurs frères qui s’estiment israéliens à part entière.    
          Le chef d'État-major Benny Gantz a pris position dans l’affaire syrienne puisqu’il a déclaré devant la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset : « La chute d'Assad portera préjudice à la communauté alaouite. Nous devons, nous, être prêts à accueillir des réfugiés sur le Golan ». Il faisait allusion au fait que le président Assad  était membre de la minorité alaouite et que cette minorité, installée au Golan, pouvait servir, avec les Druzes syriens, de zone tampon face aux alliés chiites du Hezbollah.
Rencontre entre druzes au Golan
          La volonté israélienne de ne pas créer de nuisance en Syrie explique le calme qui règne au Kurdistan syrien, situé au nord et au nord-est du pays, couvrant une partie de la province d'Al Hasakah. Les kurdes, financés, armés et entrainés par Israël, ont reçu l’ordre ne pas intervenir dans le processus de la révolution alors que ceux d’Irak ont obtenu le feu vert pour attaquer les positions turques à la frontière. La dégradation des relations entre Israël et la Turquie ont favorisé le réchauffement d’une frontière maintenue longtemps calme sur les injonctions de l’État juif.

Intégrisme islamiste

          Il y a effectivement un certain cynisme à maintenir en vie un régime dictatorial sanglant qui constitue cependant un rempart contre l’intégrisme islamiste libanais et iranien. Mais Israël tient à une amélioration de ses relations avec les sunnites du Golfe, d’Arabie saoudite, du Qatar, de Jordanie et d’Égypte. En soutenant implicitement Bassar Al-Assad, les israéliens espèrent le détacher de son allié iranien et isoler totalement Ahmadinejad qui ne disposera plus de relais au Proche-Orient. Par ailleurs, la survie du régime syrien les réconforte, d’une certaine manière, sur l’usage de l’important stock d’armes parvenu à Damas, incluant plusieurs armes chimiques.
          Des rapports viennent confirmer que quatre camions iraniens ont été interceptés à la frontière syrienne par les autorités turques sur informations des services de renseignements. Le quotidien libéral turc Taraf [5] a précisé que l'un des camions transportait quatre à six mètres de réservoirs cylindriques résistant à la chaleur, tandis que les trois autres transportaient 66 tonnes de sulfate de sodium, entrant dans la fabrication de missiles chimiques. La totalité de cette cargaison proviendrait d’Iran. Le général Amir Eshel, responsable de la division de la planification de Tsahal, s’en est inquiété [6]: «La question se posera quand le régime d'Assad tombera, et non pas si. C'est une inquiétude majeure parce que je ne sais pas qui va mettre la main sur les armes le jour d'après. Quelle est la part qui sera transférée au Hezbollah et aux factions syriennes?» Il n’est donc pas question pour Israël de favoriser la chute du régime syrien qui entrainerait une dissémination d’armes de destruction massive.
Général Amir Eshel

Divergences occidentales

          L’action militaire de l’OTAN contre la Libye a été déterminante pour éliminer le président Kadhafi mais l’opposition ferme des russes et des chinois à une opération militaire ainsi que la réticence israélienne, dont l’accord est indispensable si l’on veut utiliser le territoire comme base d’attaque contre la Syrie, ont persuadé les occidentaux à ne pas intervenir militairement.
    Les États-Unis ont alors cherché à imposer des sanctions ciblées. La Grande-Bretagne a pris le prétexte d’une concertation préalable avec l’Union Européenne. Le 27 avril, la secrétaire d’État, Hilary Clinton, a confirmé que les États-Unis n’envisageaient pas d’opération militaire. Le 9 mai, le Conseil européen a décidé un embargo sur les armes dont l’effet sur les russes a été nul.
          Les américains prétendent que leur attitude frileuse tend à protéger Israël contre la réaction imprévisible des alliés de la Syrie. Ils veulent par ailleurs maintenir Bassar Al-Assad car il représente une pièce maitresse dans le processus de paix israélo-palestinien. Ils sont persuadés qu’à son départ, la majorité sunnite, représentant 72% de la population, arriverait au pouvoir par l’intermédiaire des Frères Musulmans, interdits jusqu’à présent en Syrie. Alors ils dosent leurs sanctions homéopathiques contre les dirigeants syriens. La victoire des islamistes aux élections de Tunisie et d’Égypte les confortent dans leur crainte de leur laisser le champ libre en Syrie. 
          L’OTAN hésite à intervenir car d’une part, elle est convaincue que la révolte sera finalement réprimée et d’autre part, parce qu’elle est déjà engagée dans des échecs coûteux en Afghanistan, en Irak et en Libye. Les dirigeants du G8, qui affichent ouvertement des positions divergentes, se bornent à des déclarations sans lendemain. Ils estiment que le risque d’une guerre civile est grand, comme en Irak après la chute de Saddam Hussein, et qu’il n’existe aucune figure emblématique capable de remplacer Bassar Al-Assad.
          La situation en Syrie est effectivement bien plus compliquée que dans les autres pays où la révolution a réussi. Le chœur des pleureuses pourrait encore longtemps se lamenter sur les morts syriens. C’est justement tout le mystère de la révolution syrienne.   




[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Kippour


[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89meutes_au_Xinjiang_en_juillet_2009


[3] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International/2012/01/03/003-russie-syrie-flotte.shtml


[4] http://www.elwatan.com/international/un-bateau-russe-arrive-au-port-de-tartous-une-cargaison-dangereuse-livree-en-syrie-15-01-2012-154909_112.php


[5] http://www.todayszaman.com/news-269092-.html


[6] http://www.elwatan.com/international/israel-s-inquiete-de-l-apres-assad-18-01-2012-155364_112.php

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