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samedi 7 janvier 2012

EGYPTE 2012 : L’ANNEE DE TOUS LES DANGERS


EGYPTE 2012 : L’ANNEE DE TOUS LES DANGERS

par
Zvi Mazel
Ancien Ambassadeur d'Israël en Egypte

Le 25 janvier 2011, la première d’une succession de manifestation de masse sonnait le glas du régime Moubarak; bientôt le pouvoir passa aux mains de l’armée, perçue comme étant seule  en mesure d’unifier l’ensemble des forces en présence. Slogans et chants de circonstance proclamaient que le peuple et l’armée ne faisaient qu’un. Il devint progressivement évident  que cette armée avait joué un rôle décisif dans la chute du gouvernement; le calendrier électoral extraordinairement long et compliqué proposé par le Conseil Suprême des Forces Armées fit craindre à beaucoup que les généraux n’entendaient pas retourner de sitôt dans leurs casernes.
Conseil Suprême des Forces Armées

Neutralité de l’armée ambiguë

Loin de se poser en arbitre et d’encourager le dialogue entre toutes les tendances l’armée laissa islamistes et laïcs s’affronter tandis que les relations entre islamistes et coptes se dégradaient. Lorsque les coptes, lassés des attaques salafistes, voulurent manifester à leur tour  pour réclamer plus de sécurité et l’égalité des droits, l’armée intervint avec une grande violence, faisant des morts et des blessés. Le Conseil Suprême n’a pas cherché à lancer les réformes économiques et sociales pourtant si nécessaires, de telles réformes devant à son sens être laissées aux institutions sorties des urnes.
Coptes d'Egypte
Confronté à un désordre grandissant, ce Conseil s’est montré incapable d’assurer l’ordre public, malgré le recours à des lois d’exception – suppression du droit de grève, tribunaux militaires pour juger les manifestants - qui ont provoqué la condamnation des organisations internationales de droits de l’homme. Sur ce point précis l’armée a dû faire marche arrière. Mais rien n’a été fait pour arrêter la lente dégradation économique. Le pays s’enfonce inexorablement dans la crise, et le risque d’une nouvelle explosion due au chômage et à la faim se précise.
Sous la pression populaire l’armée a été contrainte de revoir le calendrier électoral; l’élection d’un nouveau président, initialement prévue pour le début de l’année   2013 se tiendra  cet été, et devrait donner enfin le signal d’un retour aux casernes. Rien n’est pourtant joué: la chambre basse du parlement, qui vient d’être élue, et la chambre haute, qui n’a qu’un rôle consultatif, pour laquelle les élections se terminent début février, doivent encore se mettre d’accord sur les noms des cent de leurs représentants qui seront chargés de rédiger la nouvelle constitution à temps pour la tenue de l’élection présidentielle.

Victoire électorale des islamistes
Frères Musulmans égyptiens
           Où en sommes-nous aujourd’hui ? Les élections pour la chambre basse – Maglis alShaab – se sont déroulées sans incident majeur malgré la présence parfaitement illégale des militants islamistes dans de nombreux  bureaux de vote où ils «assistaient»  le petit peuple des croyants et des illettrés en leur indiquant «le bon choix». Difficile d’évaluer le poids réel de ces irrégularités. En tout état de cause les Frères Musulmans semblent assurés d’avoir 40 % des sièges et les salafistes 25 %, soit une majorité des deux tiers pour les partis islamistes. Il faut ajouter à ce chiffre les 3 à 4 % du parti «Wasat» qui se présente comme parti islamiste modéré.  
Bref, le nouveau parlement sera à 70 % aux couleurs de l’islam. Un résultat qui a frappé de stupeur non seulement les observateurs étrangers mais encore la bourgeoisie, les élites égyptiennes et jusqu’aux jeunes révolutionnaires. C’est pourtant le résultat d’un enseignement islamiste qui commence dès le plus jeune âge et que le gouvernement Moubarak avait encouragé, auquel s’ajoutait l’action en profondeur des réseaux sociaux des Frères Musulmans et des salafistes, très présents dans les campagnes et auprès des plus démunis et qui associaient prêches et assistance.
La question qui se pose aujourd’hui pour beaucoup en Egypte est de savoir si à la «dictature laïque» de Moubarak va succéder un régime islamiste non moins – et peut-être plus – dictatorial ? Tout laisse à penser que le prochain chef de gouvernement appartiendra à la confrérie des Frères Musulmans et disposera d’une large majorité au parlement. Faut-il s’attendre à ce qu’il respecte les droits de l’homme les plus élémentaires  - liberté d’expression et de culte, égalité de droits pour les femmes et pour les minorités, notamment la forte minorité copte?

L’armée toujours aux commandes
Abou-Simbel
La mise en route du processus électoral n’en a pas pour autant mis un terme aux affrontements et à la répression qui a fait des milliers de blessés et au moins 60 morts, dont 26 coptes. Les manifestants demandent à l’armée de passer immédiatement les pouvoirs aux civils et s’en prennent au maréchal Tantaoui, qui dirige le Conseil Suprême et qui était très lié au précédent régime. Ils se montrent eux aussi de plus en plus violents et ont  mis le feu à un certain nombre de bâtiments publics et ont même détruit l’Institut d’Egypte, successeur de l’institution créée par Napoléon et qui renfermait notamment des ouvrages inestimables tel que «La description de l’Egypte».
Pour certains, ce sont des salafistes qui ont fait le geste; certains éléments appartenant à ce  mouvement ne font pas mystère de leur volonté de procéder à «l’épuration» de toutes les influences étrangères et d’éliminer toute trace du passé pharaonique qui fait la fierté de l’Egypte. Ils proclament leur intention de détruire le musée du Caire et ses trésor inestimables, de démolir les gigantesques statues des pharaons de Louxor à Abu Simbel  avant de s’attaquer à la toute nouvelle bibliothèque d’Alexandrie. Les représentants officiels des Frères Musulmans et des salafistes ont beau se répandre en propos lénifiants, certaines de leurs déclarations jettent le doute sur leurs véritables intentions.
Les Frères Musulmans parlent d’édifier un état civil à caractéristique musulmane ( ?) reposant sur la charia – comme c’était le cas pour l’ancienne constitution – et s’efforceront de rédiger une constitution en ce sens.  Encore faut-il savoir ce que cela signifie. Ils affirment également ne pas avoir l’intention de présenter de candidat à l’élection présidentielle – tout en soulignant que la nouvelle constitution réduira fortement les prérogatives du président. En d’autres termes, le chef du gouvernement issu de la majorité islamiste disposera de pouvoirs étendus et renforcés. Il faut encore savoir qu’en dépit de la position officielle, trois des candidats à la présidence sont issus du courant islamiste : Abdel Moneim Fouttouh, qui se présente sous l’étiquette indépendante, est un Frère Musulman exclu du mouvement du fait de sa candidature; Mohamed Salim Abu Alawa et Hazzem  Abu Ismail sont proches des milieux salafistes.
Le président du parti «Justice et Liberté» des Frères Musulmans a déclaré la semaine dernière que, malgré la majorité dont ils disposent au parlement, ils tiendraient compte de toutes les tendances pour la rédaction de la constitution, laquelle se ferait avec la collaboration de tous les courants politiques et des plus grands juristes du pays. Le chef du mouvement, Mohamed Badie, avait pour sa part déclaré quelques jours auparavant que la Confrérie était sur le point de réaliser les hautes aspirations formulées par son fondateur Hassan al Banna, à savoir établir un régime de justice véritable en Egypte et rétablir le Califat islamique dans le monde entier. Des déclarations qui avaient provoqué un tollé général.
  
Relations avec Israël

La position de la Confrérie concernant la politique étrangère n’est pas moins ambiguë. Tantôt on assure qu’il ne sera pas porté atteinte aux traités internationaux -c’est de l’accord de paix avec Israël qu’il s’agit - tantôt on déclare qu’il y aura lieu de l’adapter à la nouvelle réalité; dans une interview à une agence de presse allemande, Rashed el Bayoumi, le numéro 2 du mouvement souligne que les Frères ne sont pas tenus par cet accord et qu’ils le soumettront au peuple pour référendum, ajoutant qu’en tout état de cause  «les Frères n’accepteraient jamais de s’asseoir avec les israéliens ou de négocier avec eux ». « Allez au diable », dit encore Bayoumi à l’Amérique, à la suite d’une information diffusée par les médias égyptiens selon laquelle les Etats-Unis feraient pression sur certains pays arabes comme l’Arabie Saoudite, Qatar et les Emirats pour qu’ils ne donnent aucune assistance financière à l’Egypte tant que le Conseil Suprême n’aura pas pris des mesures pour bloquer l’accession au pouvoir des partis islamistes. Des pressions qui selon les médias se seraient renforcées après les atteintes portées contre 17  ONG dont le matériel a été saisi et le personnel accusé de recevoir des fonds de puissances étrangères.
La position du parti salafiste «Al Nour», la lumière, désormais la deuxième force politique du pays, est à peu près la même bien que s’exprimant avec moins de fards. Son président Emad Abd el Ghafour affirme  qu’il respectera  les accords de Camp David. Pour le reste, le parti veut un régime islamiste, dit-il, tandis que le chef du mouvement salafiste, dont est issu le parti El Nour, cheikh Yasser Barhami, répète à qui veut l’entendre que les salafistes n’accepteront jamais une coalition avec les partis libéraux qui veulent un régime démocratique reposant sur la loi des hommes comme c’est le cas en occident, alors que pour l’islam c’est d’Allah que viennent toutes les lois. Le cheikh a également demandé à ses fidèles de ne pas envoyer leurs vœux aux coptes ou de participer à leurs cérémonies car ce sont les tenants d’une foi corrompue.  Selon un autre porte parole du mouvement, le parti «Al Nour» ne fera pas cause commune avec les Frères musulmans pour la création d’un régime soi-disant civil car il demande la création d’un régime islamiste en tous points, ajoutant encore que l’élection d’un président copte est hors de question.

Avenir incertain

Que va-t-il se passer maintenant? Les partis laïcs qui ont obtenu péniblement 15 pour cent des voix n’auront qu’une influence réduite au parlement. Au cas où les Frères musulmans leur proposeraient une alliance contre les salafistes, accepteraient-ils de donner leur caution à ce mouvement? D’un point de vue arithmétique la chose n’est pas impossible. Frères et salafistes vont-ils s’unir? Pour le moment ils s’en défendent. Les Frères parlent toujours d’un Etat civil sans que l’on sache très bien ce qu’ils veulent dire; les salafistes veulent un état islamiste. Pour la presse arabe, un conflit est inévitable et risque de retarder la formation du gouvernement et, avec lui, les mesures indispensables pour redresser l’économie.
Quant à l’armée, qui a fait toutes les fautes possibles, tantôt cédant à la rue, tantôt s’opposant à la rue, elle ne se maintient que parce que les forces de l’ordre sont à sa disposition. Va-t-elle s’incliner devant le nouveau parlement élu, ou tentera-t-elle de s’accrocher à certaines de ses prérogatives jusqu’à la rédaction de la constitution et l’élection d’un président? Elle considère qu’il est de son intérêt vital de préserver son autonomie budgétaire, son système judiciaire et l’empire économique édifié sous le précédent régime et ne les abandonnera pas sans lutte.

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