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samedi 24 décembre 2011

MINORITES ET PRINTEMPS ARABES : CONFLIT INEVITABLE




MINORITES ET PRINTEMPS ARABES : CONFLIT INEVITABLE

Par Zvi MAZEL


Ancien ambassadeur d'Israël en Egypte
Fellow of JCPA (Jerusalem Center for Public Affairs)


          La formidable explosion qui a brouillé et brouille encore les cartes dans le monde arabe ne traduit ni printemps ni aube nouvelle. C’est le constat d’un échec.  En dépit de près d’un siècle d’indépendance, les pays arabes n’ont pas réussi à unir les différents éléments qui les composent pour construire une nation. Le Moyen Orient et l’Afrique du Nord ont formé pendant plus d’un millénaire un immense espace islamique où régnaient des califes s’appuyant sur la Charia. Fréquemment secoué par de sanglantes  guerres civiles et des conflits dynastiques se dénouant par des assassinats, cet ensemble passa il y cinq cent ans  sous le contrôle de l’empire ottoman.

Eclatement de l’empire ottoman
Manifestation de chiites au Bahrein

Le sultan régnait de sa lointaine capitale et se montrait relativement tolérant vis-à-vis des minorités ethniques ou religieuses tant qu’elles lui payaient tribut - bien qu’au gré de ses représentants locaux ces minorités étaient parfois victimes de massacres ou d’islamisation forcée. La chute de l’empire ottoman fit éclater ce vaste espace et apparaître des états indépendants dont le tracé fut le fruit de tractations entre les puissances victorieuses – La France et la Grande Bretagne - se souciant plus de leurs intérêts que de l’homogénéité des  entités ainsi crées. 

Dans un monde arabe où les sunnites sont la grande majorité, les nouvelles nations se retrouvèrent ainsi avec d’importantes minorités religieuses ou ethniques – certaines vivant là bien avant l’apparition de l’Islam. Ainsi aujourd’hui – mais pour combien de temps encore – ce sont les alaouites qui, avec à peine 12 % de la population sont au pouvoir en Syrie. Bahreïn, où la majorité est shiite, est gouvernée par des sunnites. En Irak, la minorité sunnite au pouvoir jusqu’à la chute de Saddam Hussein refuse de passer la main à la majorité shiite issue des élections. En Afrique du Nord les berbères -  avec plus d’un tiers de la population, n’ont pas de représentation ni de droits nationaux. Les dix millions de coptes en Egypte se plaignent d’oppression et de discrimination. Trente millions de kurdes répartis sur plusieurs pays revendiquent leur autonomie en attendant l’indépendance. Les chrétiens, sont partout persécutés, particulièrement en Iraq d’où ils s’enfuient par dizaines de milliers. De nombreux autres groupes plus petits sont privés de tout droit et leur existence est en danger. Rappelons que les 800 000 Juifs établis dans ces pays depuis des millénaires en ont été chassés après la création de l’Etat d’Israël.

Minorités discriminées
Coptes d'Egypte

Face à ces minorités ethniques, religieuses ou  nationales, les pays arabes n’ont pas fait l’effort nécessaire pour les intégrer et leur donner le sentiment qu’ils faisaient vraiment partie de la communauté nationale. Depuis leur création il y a 90 ans, ces pays pratiquant la discrimination politique et économique,  ont connu une succession de crises internes et externes - révoltes, guerres civiles et coups d’état militaires. Bilan : cinq millions de morts, d’innombrables blessés et un nombre grandissant de réfugiés.

Cette situation a eu bien évidemment des conséquences catastrophiques pour l’économie de ces états qui, au lieu de consacrer leurs efforts au développement et à la consolidation de leurs pays respectifs se sont lancés à la recherche d’une unité arabe illusoire reposant sur l’islam ou sur un nationalisme laïc. Deux visions opposées. D’un côté les islamistes rêvant de créer un état religieux qui priverait de leurs droits les minorités non musulmanes – chrétiens, juifs, bahaïs – et en ferait des citoyens de seconde classe. De l’autre une puissante vague laïque et nationaliste prête à accueillir tous ceux qui partagent la langue et la culture arabe, quelle que soit leur origine ethnique ou leur affiliation religieuse. Une conception qui donne aux communautés chrétiennes réparties à travers tout le Moyen-Orient la possibilité de s’intégrer dans le consensus national, mais qui exclue les minorités nationales ou religieuses aspirant à être reconnues comme telles : kurdes et berbères, qui sont des musulmans sunnites non arabes mais demandent leur autonomie, ou coptes qui veulent leur spécificité.

Islam, religion d’Etat
Le Coran

Les toutes premières constitutions adoptées en Egypte, en Syrie et en Irak dans les années vingt, alors que l’influence de la France et de l’Angleterre était encore très forte, déclaraient haut et fort que tous les citoyens étaient égaux en droits – tout en insistant sur le fait que chaque pays faisait partie de la nation arabe dont il  aspirait a l’unité et que l’islam était la religion officielle de chacun de ces pays et la Charia la source de la législation.  Des personnalités qui n’étaient musulmanes sunnites ou arabes ont ainsi pu devenir premiers ministres. Le copte Boutros Ghali en Egypte (encore sous occupation britannique avant la première guerre mondiale), assassiné à ce titre par un musulman; Fares Khoury, un chrétien, en Syrie ; et en Irak le kurde Nouri Al-Said. Toutefois les deux grands principes, qui sous-tendaient ces constitutions – un objectif commun, l’unité arabe, et l’islam comme religion d’état – ne laissaient guère d’espoir aux minorités qui n’étaient ni arabes et ni musulmanes.
Quoi qu’il en soit, à partir des années cinquante et soixante ces deux courants étaient en perte de vitesse, ni l’un ni l’autre n’étant parvenu à résoudre les problèmes internes ou externes et tous deux s’étant montrés incapable de créer une économie répondant aux aspirations des masses. La pauvreté était partout et la corruption universelle. S’ajoutait à cela l’humiliation de la défaite des armées arabes qui, ensemble, s’étaient montrées impuissantes à empêcher la création de l’Etat d’Israël. Une succession de coups d’Etat militaires firent tomber les régimes corrompus en Egypte, en Syrie, en Irak en Libye et au Soudan.
Les nouveaux dirigeants proclamèrent leur volonté de moderniser le pays, de procéder à des réformes sociales et économiques et de rendre l’éducation accessible à tous. Des promesses creuses et intenables. Là encore, aucun effort ne fut fait pour intégrer les minorités et  leur faire prendre part à l’effort national. Bientôt les «dirigeants éclairés» se transformèrent en dictateurs – opprimant leurs peuples et se battant contre les pays voisins. Pourtant à aucun moment ces régimes militaires, qui se voulaient laïcs, n’ont cherché à prendre leurs distances vis-à-vis de l’islam. Bien au contraire, ils encouragèrent l’éducation islamique afin de détourner l’attention des masses de leurs défaites militaires et d’une situation économique qui devenait catastrophique. Par ailleurs les dizaines de milliers d’arabes, partis chercher du travail en Arabie Saoudite et dans les Emirats du Golfe, sont revenus chez eux  après avoir absorbé l’islam wahhabite pur et dur de ces pays.

Frustration des peuples

Pauvreté, oppression, frustration – l’explosion a fini par se produire même si elle n’a rien de ce printemps arabe si cher à l’occident. Une fois encore les minorités vont en faire les frais. En effet, les jeunes  descendus dans la rue pour renverser des régimes corrompus et demander une vie meilleure sont profondément imprégnés de culture islamique et de nationalisme, y ayant été exposés depuis leur plus tendre enfance. Les grands principes démocratiques, égalité pour tous - femmes et minorités comprises – tolérance et respect des lois, leur sont étrangers. L’organisation d’élections libres et relativement honnêtes ne conduira pas nécessairement à la formation de gouvernements démocratiques ; on le voit en Egypte ou traditions et religion  vont sans doute déterminer la nouvelle constitution et le nouveau régime. Il n’est pas question d’unité nationale ou de droits des minorités. La montée des Frères Musulmans et des salafistes qui sont encore plus extrémistes et qui s’attaquent déjà aux coptes n’est pas de bon augure.
D’un côté, il faut s’attendre à ce que dans un premier temps des régimes islamiques vont apparaître dans tous ces pays. De l’autre, la nécessaire révolution sociale  et économique pour laquelle les jeunes se sont battus arrivera tôt ou tard.  La question est de savoir dans quelles conditions. Les nouveaux gouvernements vont-ils chercher à améliorer le sort des seuls musulmans sunnites tout en continuant à opprimer leurs minorités ? Autre question, non moins importante : ces minorités vont-elles rester passives ou bien vont-elles se révolter à leur tour pour réclamer leurs droits ? Ce sont là des questions qui vont dominer les prochaines années ; elles risquent de provoquer des crises violentes et peut-être de déclencher de sanglantes guerres civiles.

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