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jeudi 29 décembre 2011

LES PARTIS RELIGIEUX PASSIFS DANS LA TOURMENTE


LES PARTIS RELIGIEUX PASSIFS DANS LA TOURMENTE

Par Jacques BENILLOUCHE


Rabbin Haïm Amsallem

Il ne s’agit pas d’une péripétie politique interne à un petit parti israélien mais d’un véritable tremblement de terre qui peut affecter le gouvernement de Benjamin Netanyahou et sa politique. Le conflit qui a éclaté à l’occasion d’un incident mineur est révélateur de lignes qui bougent dans la mouvance religieuse. Il y a quelques temps déjà, un membre éminent du parti Shass s’était rebiffé devant le comportement de son leader charismatique, trop vieux pour insuffler un élan nouveau et salvateur à une formation qui, installée dans un conservatisme stérile, risquait de s’étioler. Toute une idéologie était remise en cause devant le danger de débordement de la part de d’éléments interprétant les textes avec restriction. Il s'agissait en fait d'un avertissement qui n'a pas été entendu.
Le député et rabbin Haïm Amsalem, avait osé défier le Conseil des Sages dominé par Ovadia Yossef, décideur et leader spirituel du parti, en conseillant aux jeunes de cesser d’étudier la Torah à plein temps en vivant d’aumône mais de s’engager dans la vie active en pratiquant un travail rémunéré, parallèlement à l’analyse des textes sacrés. Il s’élevait implicitement contre ses dirigeants qui n’offraient aux jeunes que la pauvreté comme avenir et qui ne leur permettaient pas d'entrer en contact avec la civilisation laïque. Il avait, par ailleurs, lancé un pavé dans la mare en estimant que les membres de son parti, pourtant créé pour défendre la communauté sépharade constituée en majorité de défavorisés, se comportaient en vassaux des ashkénazes en mimant leur comportement anachronique. Il avait ainsi pris le risque de réveiller le fantôme du conflit intercommunautaire qui avait déchiré le pays dans les années 1960-1970. En fait il avait senti, le premier, le risque de dichotomie entre la raison et la passion, entre la population israélienne et les fanatiques religieux de plus en plus actifs.
A l’origine de la création de l’Etat d’Israël
Les religieux bénéficiaient d’une grande indulgence de la part des dirigeants juifs et ont été choyés dans la vie politique en Israël, depuis la création du pays, parce qu’ils ont toujours été intégrés aux coalitions au pouvoir. C’est pourquoi tout malaise qui les secoue pourrait se répercuter sur le contour de la politique du gouvernement et l’avenir de l’Etat d’Israël. Le rabbin Amsalem est persuadé de pouvoir agréger autour de lui un courant réformiste qui fera bouger les frontières politiques afin de mêler les religieux au monde moderne et actif. Il avait reçu de nombreux soutiens de laïcs qui louent son courage et qui approuvent sa démarche tendant à offrir une autre vision positive des orthodoxes.
Gouvernement 1952- à gauche le religieux Yosef Burg
Ce réveil identitaire, salutaire, n’est pas perçu de manière positive par les partis religieux qui risquent de connaitre une scission. L’histoire de ces partis tend à prouver que le judaïsme religieux est loin d’être monolithique et que les guerres entre factions n’ont jamais connu de répit. Les conflits conceptuels,  fondés souvent sur des problèmes de personnes, ont laminé les partis politiques religieux historiques et la situation pourrait se renouveler à nouveau. Il faut se pencher sur l’origine de ces partis pour comprendre leur évolution et l’impasse dans laquelle ils semblent engagés au point de ne pouvoir survivre que par une surenchère générale.
A l’origine, le parti Mizrahi, créé en 1902 en Lituanie, était la branche principale du sionisme religieux qui défendait l'idée d'un État juif fondé sur les principes du judaïsme orthodoxe. Son influence était moindre à l’époque pionnière qui faisait la part belle aux sionistes en majorité laïcs de gauche, issus des organisations révolutionnaires des pays de l’est, qui dominaient l’Organisation sioniste mondiale. Pour ne pas être en reste, une branche ouvrière, l’Hapoel Hamizrahi, avait été constituée pour donner une image sioniste à un mouvement qui défendait la pratique religieuse mais aussi le progrès social. Les premiers kibboutzim firent leur apparition autour d’un concept laïc et athée, paradoxalement en opposition avec l’aspect religieux.  La fusion en 1956 de ces deux partis donna naissance au Mafdal ou parti national religieux (PNR).
Le Parti National Religieux
Le PNR, avant et après l’indépendance, a toujours été l’allié privilégié des socialistes du Mapaï puis des travaillistes au sein des différentes coalitions gouvernementales. Il prônait alors un réalisme incarné par une politique de modération, sur le plan religieux et nationaliste, à l’opposé de celle du premier ministre Ben Gourion, partisan de la manière forte et réputé pour son intransigeance. Parce qu’ils cherchaient avant tout le consensus, les religieux du PNR, qui avaient choisi la voie de la modernité, s’étaient séparés des ultra-orthodoxes qu’ils trouvaient trop conservateurs dans leur look et dans leurs idées. Ces derniers, les Harédim, étaient fortement inquiets de l’influence des laïcs dans tous les rouages de l’Etat et ils doutaient de la capacité du PNR à s’opposer à la mise à l’écart de la religion.
La Guerre des Six-Jours devait changer les rapports de force puisque le sionisme religieux se scinda en plusieurs tendances avec l’émergence d’un groupe des jeunes rebelles. Tous les partis sionistes, à l’exception des partis arabes et de l’extrême gauche, considéraient que toute la Palestine était la propriété de droit du peuple juif et rêvaient de ce qu’ils appelaient «Eretz Israël» alors que la droite laïque donnait aux territoires un intérêt sécuritaire uniquement.
Les religieux ont donc dû prendre position entre ces deux conceptions antagonistes. Fidèle à ses alliances puisqu’il partageait le pouvoir, le PNR calquera sa position sur celle du parti travailliste sans faire preuve d’originalité. Mais la jeune garde commença à piaffer d’impatience devant sa volonté de donner une signification religieuse à tous les évènements. Les jeunes religieux insinuaient que la rédemption était proche et que la victoire de 1967 n’était pas due à Tsahal mais découlait de la volonté divine. Ils avaient donc pour mission de favoriser la venue du Messie en judaïsant toute la Terre Sainte. L’occupation des territoires devenait une obligation divine et non pas un choix politique ou sécuritaire. Ils bousculèrent leurs ainés au PNR pour imposer l’installation de juifs dans toute la Cisjordanie.
La politique des implantations

          Les jeunes s’organisèrent en dehors des partis traditionnels et fondèrent, en 1974, le Bloc de la Foi (Goush Emounim). Ils décidèrent alors de coller au plus près des textes en s’éloignant de la modernité et en favorisant l’expansion de la natalité sur les nouvelles terres.  Leur volonté de ne laisser aucun espace aux arabes les radicalisa et les éloigna de la gauche pour les rapprocher de l’aile droite du Likoud. Ils avaient peu de culture politique mais un objectif ambitieux de développer les implantations religieuses, souvent contre les ordres du gouvernement, et ils n’hésitèrent pas à créer des points de peuplement sauvages et illégaux.

Le PNR avait perdu le contrôle de ses jeunes et, pour leur donner satisfaction, il rompit son alliance avec les travaillistes, aux élections de 1977, pour se rapprocher du Likoud. A la recherche de voix nouvelles, il abandonna ses positions habituellement modérées pour s’engouffrer dans l’option du Grand Israël en devenant le porte-parole des habitants des implantations. Mais il avait amorcé tardivement un virage qui n’empêchera pas son influence de décroitre.
Le Likoud, qui était en embuscade, avait manœuvré avec opportunité politique en s’intéressant tout à coup aux communautés sépharades défavorisées dont certains dirigeants reçurent des places qui ne leur avaient jamais été proposées par les travaillistes. La communauté sépharade représentait la moitié de la population juive d’Israël et restait très attachée à la pratique religieuse. Mais les dirigeants du PNR, exclusivement d’origine ashkénaze, ne s’ouvrirent pas à cette moitié de juifs qui ont alors orienté leurs voix vers le Likoud. Par leur vote contestataire, ils avaient décidé de s’élever contre l’absence de représentants orientaux dans l’appareil politique du PNR. Cette erreur fut fatale à ce parti.
Pourtant les juifs sépharades avaient tout fait pour gagner la confiance d’un parti qui les ignorait. Ils envoyèrent leurs enfants dans le système scolaire ultra-orthodoxe ashkénaze sans pour autant obtenir le droit d’avoir des candidats sépharades à des postes éligibles sur les listes du PNR. Devant ce refus, la jeune pousse décida de conduire sa propre liste en créant le Shass en 1984. Mais paradoxalement, cette création se fit sous l’égide d’un rabbin ashkénaze, le rabbin  Shach, qui cherchait ainsi à imposer ses directives à des débutants et à limiter la casse de cette scission.
Inexpérience politique et désordre

          Les jeunes dirigeants du Shass ont su ratisser large puisque des sépharades laïcs se sont joints au mouvement en donnant au parti un rôle charnière dans les coalitions. Mais ils n’avaient aucune expérience politique ni économique puisqu’ils sortaient des écoles talmudiques. Alors, ils s’attachèrent les services de rabbins, vieux et dépassés, dont les lacunes politiques les conduisirent à de grandes erreurs. Certains furent éclaboussés par des scandales qui entrainèrent l’incarcération de dirigeants victimes de scandales financiers. Ces jeunes volontaires et ambitieux n’ont pas su s’affranchir du poids de leurs ainés et se plièrent aux diktats du vieux rabbin Ovadia Yossef, qui donna au parti une image de marque décalée par ses déclarations controversées, tout azimut.
Par ses prises de positions iconoclastes, le rabbin Amsalem se rapproche en fait, malgré ses idées orthodoxes d’origine, des nouveaux sionistes religieux, réfractaires à la tenue noire de l’exil héritée des schtétels polonais. En portant la kippa tricotée, ils symbolisent une idéologie combinant judaïsme et sionisme et défendent la compatibilité entre vie religieuse et vie citoyenne moderne. Ils affichent surtout leur grande motivation de servir l'Etat et Tsahal car ils estiment, contrairement aux orthodoxes, que l’Etat est sacré. Ils l’ont prouvé puisque de nombreux conscrits religieux s’enrôlent à présent dans les unités combattantes et que de nombreux généraux arborent la kippa à l’instar de  l’adjoint du nouveau chef d’Etat-major adjoint, le général Yaïr Naveh.
Le Shass, comme le PNR, ont raté leur virage et c’est la leçon du clash du député Amsalem qui s’inquiète que le Shass ne perde définitivement ses troupes. En ne canalisant pas ces ultra-orthodoxes, responsables des dernières violences, qui pour certains condamnent l’existence même de l’Etat d’Israël, mais qui obtiennent de plus en plus de prérogatives dans les décisions administratives civiles liées à la vie quotidienne, les autorités religieuses risquent de se couper de la majorité de la population laïque du pays. La capacité de nuisance de cette catégorie d’orthodoxes n’a d’égale que leur volonté de régenter tous les aspects de la vie de tous les jours. Par exemple, l’interdiction faite aux hôtels d’organiser des dîners à l’occasion du nouvel an laïc sous peine de se voir supprimer leur attestation de cacherout, est un bel exemple d’atteinte à la liberté individuelle de chacun.
L’alibi de la mise à l’écart des femmes dénote l’exaspération de toute une population, religieux modérés compris, qui s’élève contre l’impuissance du gouvernement à trancher parce que sa coalition peut éclater. La mainmise d’une minorité n’est plus acceptée et sa lâcheté à s’attaquer aux plus faibles, les femmes, et aux plus fragiles, les enfants accusés d’indécence, n'est plus acceptable. Les dirigeants des partis religieux doivent affirmer haut et fort qu'ils s'opposent à ces dérives contestables et leur silence risque d'être perçu comme une approbation d'une interprétation restrictive des textes sacrés.



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