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mercredi 28 décembre 2011

DARFOUR, Connais-pas !



DARFOUR, CONNAIS PAS !

Par Jacques BENILLOUCHE


copyright © Temps et Contretemps 
          Qui connaît le Darfour, où il se trouve et ce qui s’y passe ? En quoi peut-il intéresser l’occidental moyen qui se sent peu concerné par un conflit tellement lointain qu’il n’a sur lui aucune prise, même morale. Des colloques cherchent pourtant à réveiller les consciences et à sensibiliser les participants sur un massacre qui se déroule dans l’indifférence générale de la planète. Plus les mots se font insistants et plus le cynisme du reste du monde s’affiche au grand jour. 
          Pourtant le Darfour se rappelle à notre bon souvenir, de temps en temps, lorsque l’horreur de l’actualité dépasse l’entendement. 

Islamisme actif


Le Darfour est l’exemple même de l’influence d’un islamisme qui intoxique des miséreux pour s’inviter dans un conflit qui ne le concerne pas. Il prouve combien est puissante l’indifférence des gouvernements occidentaux qui se sont bâtis une armure de protection pour ignorer la vérité et pour ne pas se sentir concernés. Il démontre comment les intérêts personnels des Etats passent avant tout sentiment humanitaire au point de ne plus pouvoir compter sur un brin de solidarité de leur part.
            Nous étions nous aussi, comme tous ceux que nous fustigions, loin de cette réalité, quand le conflit du Darfour s’est rappelé à notre souvenir sous les traits de Diana, Amal et Emmanuel. Leurs regards transpiraient un vécu dramatique tandis qu’ils desservaient notre table dans un grand hôtel du sud d’Israël. Notre attention avait été attirée par eux car ils n’avaient pas les traits fins et la peau brillante des éthiopiens qui ont rejoint leurs frères juifs en Terre Promise. 
          Sous leur faciès négroïde se cachait une histoire qu’ils avaient véhiculée depuis leur terre de souffrance. Nous avons eu du mal à obtenir d’eux la moindre confidence parce qu’ils ne se sentaient pas le droit de nous raconter l’indicible, de nous importuner avec des histoires tellement horribles que nous ne les croirons certainement pas. C’est en leur parlant en français, de la France, terre des droits et de l’espoir, que leurs visages se sont alors déridés et que leur langue s’est déliée. Ils ne nous comprenaient pas mais ils ont reconnu la langue des droits de l’Homme.
L’histoire est simple. Le Darfour est une région de l’ouest du Soudan accolée aux frontières de Libye, du Tchad et de la Centrafrique, chacun de ces pays lorgnant sur une alliance locale pour s’approprier ce petit lopin de terre. Tirant son nom de l’ethnie Four, peuple de paysans noirs occupant le massif montagneux, il a longtemps été un royaume indépendant avant d’être annexé au Soudan en 1916. 
Les conflits d’intérêts ont toujours existé dans cette région mais, depuis 1989, le conflit est devenu racial et culturel, entre ceux qui s’identifient à l’Afrique Noire et ceux qui revendiquent l’appartenance à l’ethnie arabe à laquelle ils ne peuvent prétendre ni par l’origine et ni par la langue. La cause des querelles n’a jamais été religieuse mais essentiellement culturelle puisque tous les habitants du Darfour sont musulmans.

L’attirance arabe

            Cependant quelques tribus se disant arabes s’opposent aux deux tiers des populations constituées de tribus africaines et s’enflamment au son de la propagande islamiste développée à travers le monde. Alors, revendiquant à tort une appartenance arabe, elles cherchent à se donner des gages vis à vis d’un intégrisme qu’elles trouvent attractif par son côté prosélyte et conquérant. Pour s’acheter le droit de faire partie de l’élite arabe, elles n’ont pas trouvé meilleur passeport que de s’attaquer aux tribus africaines musulmanes sous prétexte qu’elles ne sont pas arabes. C’est le paradoxe d’une situation portée à son paroxysme par le seul rêve islamiste.
Pourtant traités par le régime de Khartoum avec le même mépris que celui auquel avaient droit leurs victimes, ces pseudos arabes, les Janjawids, ont accepté de jouer le rôle de harkis avec une haine et une cruauté terrifiantes. Les miliciens tuent, massacrent et violent leurs frères africains musulmans pour se donner un gage d’identité et pour recevoir enfin le certificat sanglant d’appartenance au monde arabe. Le résultat s’évalue à 300.000 victimes, mortes dans l’indifférence générale tandis que le massacre se poursuit encore aujourd’hui dans le silence et en l’absence des témoins des ONG ; Les musulmans tuant d’autres musulmans, croyant au même Dieu et enveloppés d’une peau de même couleur.
Influence chinoise

            Ce conflit nous interpelle à double titre. Il montre d’abord que l’Occident et les Etats arabes se polarisent sur le problème israélo-palestinien, essentiellement politique, alors qu’ils ferment les yeux sur les massacres aux alentours, dans une sorte de danse du ventre autour des puits de pétrole. Il démontre surtout que les Européens sont tétanisés par les vagues d’hostilité qui se sont élevées à leur encontre suite aux problèmes du voile et des caricatures et qu’ils ne veulent en aucun cas se voir taxés à nouveau d’ennemis des musulmans. Alors ils détournent le regard. Le poids de la politique arabe, pesant dans les décisions européennes, endort les consciences. L’Occident devient indifférent aux drames qui se jouent, au vu et au su de tout le monde.
            L’ONU n’a plus de troupes à envoyer dans la région tandis que l’OUA, dont c’est le rôle, peine à boucler le budget militaire que lui refusent les instances internationales sous prétexte que ses troupes sont peu aguerries. Enfin, aux dires du député Pierre Lellouche, «cette organisation se désintéresse du problème au point que le sujet du Darfour n’a jamais été à l’ordre du jour d’aucune réunion des Grands»
          On ne sait comment qualifier une attitude lâche qui consiste à abandonner à leur triste sort des peuplades déjà brisées par la misère. Et par là même on évite de perturber le grand de l’Asie qui, à l’instar des «impérialistes» détournant les richesses du sous-sol africain, s’est trouvé un os gras à ronger. Dans le brouhaha des armes et des crimes, dans le silence de l’agonie et de la mort, la Chine parfait son implantation au Soudan pour y puiser à bon marché les ressources nécessaires à sa croissance. Le Conseil de sécurité lui-même ne se hasarderait pas à proposer une nième motion sachant que le véto chinois s’appliquerait de manière systématique.
            Ainsi, les dictatures se renforcent grâce à un droit d’ingérence sélectif avec le risque de devoir pleurer, plus tard et en chœur, les morts d’un nettoyage ethnique. Les intervenants des colloques ne peuvent que stigmatiser l’impuissance des grands Etats à mettre de l’ordre dans ce qu’on peut déjà qualifier de génocide prémédité. Les motions votées à l’ONU ne sont pas respectées ; les délégués de cette organisation se font régulièrement expulser de Khartoum ; bref, une seule certitude, le «machin» perd de sa crédibilité en concentrant ses efforts sur le conflit palestinien tout en ignorant ou en feignant d’ignorer les pays où les massacres s’opèrent au grand jour et en toute impunité. Le prix d’un mort d’une peuplade misérable d’Afrique reste encore négligeable.

Le Néguev, l’eldorado


Emmanuel et Amal ont fait partie des premiers réfugiés de 2005 ayant réussi à passer clandestinement la frontière avec l’Egypte après un périple à pied  à travers toute la péninsule du Sinaï. «Ils sont rentrés dans notre village, ont tué nos pères et nos parents avant de violer nos sœurs. Je dois à mon agilité la chance de m’être caché avant d’échapper au massacre» nous explique Emmanuel et nous avions compris qu’il faisait allusion aux Janjawid. «Nous étions tout un groupe à avoir entendu parler d’Israël, du pays qui ne pouvait pas se comporter comme ceux qui pendant la guerre fermaient leurs frontières aux juifs fuyant les nazis.»
Ils avaient aussi entendu parler de l’histoire des quelques boat-people chargés de vietnamiens, rejetés par toutes les nations, qui ont dû leur salut à la générosité israélienne qui leur a permis d’accoster en terre juive en 1977. Les premiers installés ont apporté leur exotisme dans des restaurants qui offraient des nourritures qui tranchaient avec le fallafel national. D’autres les ont suivis dans le cadre du regroupement familial. Aujourd’hui ces Vietnamiens constituent une communauté vivante, intégrée, discrète et besogneuse, dont les enfants parlent l’hébreu sans accent et fréquentent les universités israéliennes après avoir aidé leurs parents dans l’arrière-cuisine du restaurant. Avec l’ouverture récente de relations diplomatiques avec le Vietnam, ils ont refusé de réintégrer leur pays d’origine. Emmanuel s’identifie en quelque sorte à ces asiatiques ayant trouvé un point de chute. Il est heureux d’avoir été accepté parmi les premiers réfugiés, aubaine des grands hôtels touristiques du sud qui les emploient à meilleur coût. Leur vie a basculé, dans le bon sens, après avoir vécu le malheur dans leur pays et frôlé la mort tout au long de leur périple dramatique.
            L’instinct de peur persistait encore dans ses yeux au point qu’il avait du mal à s’extérioriser. Il balayait de son regard l’alentour comme s’il craignait encore de subir les foudres d’un quelconque ennemi invisible. «Ils nous tuent depuis 2005 et c’est pourquoi nous avons choisi de tenter notre chance jusqu’en Israël, à pied, à travers le désert».  De trois cents réfugiés soudanais par an, le chiffre est passé à 300 par mois puis à 500 chaque semaine. Le sud est envahi par des milliers de réfugiés illégaux d’origine africaine. Plusieurs milliers ont passé la frontière et certains parmi eux ont obtenu le droit de séjour, quand il ne s’agit pas d’un certificat de nationalité.
Plusieurs centaines de rescapés du Darfour vivent officiellement au sud du pays mais les Israéliens ne peuvent accepter indéfiniment un grand nombre de misérables. L’impossibilité de leur trouver une solution d’intégration a poussé les autorités à fermer l’accès de la frontière égyptienne et parfois même à les renvoyer à leur point d’origine. En effet la cohabitation des réfugiés avec les Bédouins est la cause de troubles qui se répercutent sur le sud d’Israël.


Une nouvelle vie



            De nombreuses ONG israéliennes se sont portées volontaires pour aider les réfugiés dans les camps où une nouvelle vie leur est organisée alternant repos et travail dans les champs voisins. Le regard de cette multitude d’enfants ne pouvait que transpercer notre indifférence. Diana, enceinte, est heureuse d’avoir échappé au massacre. 
Emmanuel est prêt à tout pour rester en tant que musulman dans un Etat juif. Il ne veut pas d’argent mais des «outils pour travailler», pour montrer qu’il n’a pas les bras cassés car là-bas «des Arabes tuent des Noirs et pourtant nous sommes musulmans comme eux. Au Sinaï c’est pareil, on nous pourchasse pour nous tuer parce que nous sommes noirs. J’ai toujours peur qu’on me renvoie en Egypte car je sais que je n’en sortirai pas vivant d’autant plus que mon passeport est valable dans le monde sauf en Israël et ils ne me pardonneront pas d’avoir enfreint cette interdiction».
            Les agriculteurs israéliens du Néguev, manquant de main-d’œuvre, sont heureux de cette manne du ciel qui leur permet de ne plus laisser pourrir leurs récoltes d’avocats, d’olives et de mangues sur les arbres. Certains vont jusqu’à envisager de créer une sorte de kibboutz pour tous ces réfugiés qui pourront trouver un soutien moral en communauté.
Amal, adolescente, desservait notre table et, involontairement, nous l’avons forcée à revivre les instants d’horreur durant lesquels ceux qui se disaient arabes sont entrés dans son village pour le brûler et pour tirer sur tous ses habitants, vieillards et enfants compris. A l’âge où les filles s’intéressaient aux futilités, elle se battait pour la vie. Pour échapper à ses meurtriers elle avait réussi à fuir alors qu’on lui tirait dessus. Elle en réchappa par miracle au prix de 37 jours d’hôpital. «Les djanjawids sont venus par surprise de nuit pour tuer notre famille afin de prendre nos terres ; mon père m’a sauvée et il s’était promis que si nous en réchappions, nous viendrons ici, en Israël». Son sourire masquait les cicatrices de son visage mais il nous obligeait à sortir de notre passivité et de notre égoïsme. Si ces réfugiés sont parfaitement intégrés à la société israélienne, ils ne nous font pas oublier que le conflit persiste toujours au Darfour et que les morts continuent à tomber dans une indifférence générale d’autant plus que les témoins neutres ont été expulsés de ce pays. 

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