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mercredi 23 novembre 2011

GUERRE DE L’OMBRE CONTRE L’IRAN Par Maxime PEREZ




Maxime PEREZ, journaliste, spécialiste de l’armement et de la sécurité d’Israël rejoint notre blog. Il éclairera nos lecteurs avec ses informations et ses analyses. Nous publions son premier article.

  
GUERRE DE L’OMBRE CONTRE L’IRAN

Par Maxime PEREZ

Nouvelles sanctions de l’ONU ou frappes préventives ? Le dernier rapport de l’AIEA sur le programme nucléaire iranien ouvre de nouvelles perspectives. Mais les services israéliens agissent déjà depuis quelques années. Dans le plus grand secret.

Violente explosion

12 janvier 2010. Il est presque huit heures du matin quand Massoud Ali-Mohammadi quitte son domicile de Téhéran, dans le quartier résidentiel de Gheytarieh, pour se rendre à l’université. Comme chaque jour, son épouse, vêtue d’une burqa noire, l’accompagne religieusement jusqu’au perron. Du regard, Mansoureh suit Massoud regagner sa Peugeot 405 verte, puis lui adresse un dernier signe de la main pour le saluer. Quand elle referme la porte, une violente explosion la projette au sol. Toute la façade de la maison est soufflée. Quelques mètres plus loin, le corps de son mari git sans vie. Sa voiture, cible d’une moto piégée, n’est déjà plus qu’une carcasse fumante.
Massoud Ali-Mohammadi, 51 ans, était l’un des physiciens nucléaire les plus brillants de sa génération. Mais aussi l’un des cadres de l’Agence iranienne de l’énergie atomique. Son meurtrier présumé se nomme Majid Jamali. Le 26 août dernier, ce jeune homme champion de kick-boxing a été condamné à la pendaison par un tribunal révolutionnaire iranien. Peu avant son procès, il apparaissait dans un documentaire télévisé consacré au «martyr» Ali-Mohammadi. Dans une interview confession qui frôle la mise en scène, Jamali reconnait avoir été recruté deux ans plus tôt par le Mossad. Il raconte sa première convocation à Istanbul, ses séjours furtifs en Azerbaïdjan et en Thaïlande sous couvert de compétition sportive, puis son passage à Tel Aviv, un an plus tard, où il prétend avoir appris à manier les explosifs.

Impuissance iranienne
  
Officiellement, Majid Jamali faisait partie d’un réseau de dix personnes arrêtées en janvier 2011 par les services de contre-espionnage iraniens du Vevak. Tous seraient liés à l’assassinat d’Ali-Mohammadi. Régulièrement, des annonces similaires sont effectuées par le régime de Téhéran, qui pointe un doigt accusateur en direction des Etats-Unis et d’Israël. Elles traduisent le plus souvent son impuissance. En quelques années, cinq scientifiques iraniens ont payé de leur vie leur implication dans le programme nucléaire du pays, parfois dans d’étranges circonstances.
En 2007, le chercheur Ardeshin Hosseipour est retrouvé mort dans la centrale d’Ispahan : il aurait été asphyxié par gaz. La dernière liquidation en date remonte au 23 juillet : alors qu’il se trouvait dans son bureau, le professeur Daryoush Rezainejad est abattu de cinq balles tirées à bout portant par des individus. «Il s’agit de la première opération dirigée par le nouveau chef du Mossad Tamir Pardo», rapporte alors une source israélienne au magazine allemand Der Spiegel.      
En réalité, la vraie bête noire des Iraniens se nomme Meir Dagan, l’ancien chef des services secrets israéliens. Ce petit homme corpulent, natif d’ex-URSS, n’a qu’une obsession dès sa nomination en 2002 : saboter le programme nucléaire iranien. Seulement, la situation dans les Territoires palestiniens, en proie aux violences de la seconde Intifada, puis la guerre contre le Hezbollah, quatre ans plus tard, l’oblige à revoir ses objectifs. Ce n’est qu’en 2007, lorsqu’il est reconduit à la tête du Mossad, que Dagan élabore un «plan en cinq points» pour faire plier la République islamique.

Sanctions inefficaces

Jugeant insuffisante la mise en place de sanctions contre l’Iran au Conseil de sécurité, mais doutant également de l’efficacité de frappes préventives, il se prononce en faveur d’une solution intermédiaire : des «mesures clandestines» destinées à retarder les ambitions nucléaires des Mollahs. Lors d’un entretien avec le secrétaire d’Etat américain Richard Burns, relaté dans un télégramme de Wikileaks, Meir Dagan expose minutieusement sa stratégie dont la pierre angulaire constitue le renversement du régime. Il suggère alors de soutenir les étudiants iraniens et plusieurs groupes d’opposition.
Dans cette redoutable guerre de l’ombre menée contre Téhéran, l’Etat hébreu bénéficie de la complicité des minorités azéries, baloutches et même kurdes, qu’il arme depuis de nombreuses années en Irak. Avec le consensus que provoque la menace iranienne au sein de la communauté internationale, les israéliens peuvent aussi compter sur la pleine coopération des agences de renseignements occidentales. En 2002, le BND allemand parvient à approcher un homme d’affaires iranien dont l’entreprise participe à la construction de Natanz. «Dauphin», son nom de code, accepte de transmettre des détails sur le site qui doit servir d’usine d’enrichissement d’uranium. Il obtient aussi des rapports secrets concernant des recherches nucléaires militaires, qu’il espère monnayer auprès du BND pour obtenir l’asile politique. Mais en 2004, l’homme est démasqué par des agents du régime, puis froidement abattu. Sa femme a tout juste le temps de s’enfuir en Turquie, emportant avec elle l’ordinateur de son mari. Grâce aux mille pages de documents contenues dans son disque dur, les services occidentaux découvrent que les iraniens cherchent à développer des ogives nucléaires.

Objectif : arme nucléaire
        
Depuis cet épisode, et malgré le ton plus mesuré des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Israël maintient que Téhéran n’a qu’un objectif : acquérir l’arme suprême. Avant même d’organiser l’assassinat de scientifiques par l’unité Kidon, le Mossad sait qu’il doit infiltrer l’appareil sécuritaire iranien au plus haut niveau. Dès la fin des années 80, les services secrets israéliens suivent la trace d’Ali Reza Azgari, un général qui coordonne les activités des Gardiens de la révolution au Liban. Son profil et ses liens étroits avec le Hezbollah en font une cible de choix.
Mais l’ascension d’Azgari est fulgurante. En 1997, il entre au cabinet du président réformateur Mohammad Khatami qui le nomme ministre adjoint de la défense. A l’été 2003, le Mossad se décide à entrer en action. Lors d’un voyage à l’étranger, le général iranien est approché par un juif américain qui se fait passer pour un responsable de la CIA. Son message est sans ambiguïté : «Après l’Irak, l’Iran est le prochain pays sur notre liste, préparez votre avenir si vous ne voulez pas finir comme Saddam.» Les évènements se précipitent avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005.
Ali Reza Azgari est écarté du pouvoir et devient une mine d’or pour l’Etat hébreu. Aigri, il fournit volontiers des cartes militaires de son pays, informe les israéliens de la livraison d’armes à destination du Hezbollah et des factions palestiniennes, et surtout détaille le fonctionnement de plusieurs sites nucléaires iraniens. En 2007, lorsqu’il comprend qu’il est suivi de près par le Vevak, il gagne la Turquie via Damas, où vivent ses proches. A Istanbul, le 7 février, le Mossad organise l’exfiltration du général iranien, prenant le soin de brouiller les pistes en réservant plusieurs chambres d’hôtel au nom d’Azgari. Sa «disparition» porte un coup dur à Téhéran, mais aussi à ses alliés. En septembre 2007, le réacteur syrien d’Al-Kibar - construit secrètement par la Corée du Nord - est détruit par l’aviation israélienne sur la base d’indications fournies par cet ancien cadre du régime. Un an plus tard, à Damas, un attentat à la voiture piégée coûte la vie à Imad Mugnieh, chef de la branche militaire du Hezbollah.

Régime déstabilisé

Le régime iranien est déstabilisé par l’action des services secrets israéliens. Il croit voir sa main dans plusieurs crashs d’avion mystérieux, comme le 20 juin dernier, où cinq scientifiques russes affectés à la centrale de Bushehr meurent lors de l’atterrissage d’urgence de leur Tupolev-134. Entre février 2006 et mars 2007, trois appareils appartenant aux Gardiens de la révolution s’étaient écrasés dans les montagnes iraniennes avec à leur bord, des membres du personnel en charge de sécuriser le programme nucléaire iranien. Dans l’un de ses accidents, Ahmad Kazemi, le commandant des forces terrestres des Pasdarans est tué, ainsi que douze membres de son état-major. Cette milice, garde prétorienne du régime, enregistrera par la suite d’autres revers, preuve qu’elle a été lourdement infiltrée.
Le 12 octobre 2010, une triple explosion secoue la base Imam Ali, à l’ouest de l’Iran, vaste complexe souterrain de galeries abritant des rampes de lancement de missiles Shahab-3. Le 12 novembre dernier, ces engins balistiques capables d’atteindre Israël sont de nouveau visés à une vingtaine de kilomètres de Téhéran. Mais cette fois, l’explosion tue le général Hassan Moghaddam, protégé de l’Ayatollah Khomenei et père du programme de missile iranien. Le régime, qui voit ses capacités de riposte affaiblies, accuse le Mossad.
Le sabotage du programme nucléaire iranien est au cœur de la stratégie israélienne. D’après plusieurs experts du renseignement, l’Etat hébreu a crée des dizaines de sociétés spécialisées dans la fourniture de matériaux défectueux, souvent à double usage - civil et militaire - pour faciliter leur vente. Ces équipements provoquent des dégâts en chaîne ou des accidents de travail dans les centrales iraniennes. Autre stratagème d’Israël : les attaques cybernétiques. Le Mossad, très probablement associé à l’unité 8200 des renseignements militaires israéliens (Aman) met au point «Stuxnet», un virus intelligent qui, à chaque étape de sa progression dans un système informatique, enregistre de nouvelles données qui lui permettent de poursuivre son avancée. En juin 2010, «Stuxnet» pénètre dans les serveurs du programme nucléaire iranien. A Natanz, le virus parvient à détruire 1000 centrifugeuses en diminuant brutalement leur système de rotation.
En quittant ses fonctions en janvier dernier, l’ancien chef du Mossad Meir Dagan affirmait à la Knesset que «l’Iran ne sera pas en mesure d’obtenir la bombe nucléaire avant 2015». Son propos, qui contredit les estimations officielles, sonne comme une revendication de ses huit années passées à la tête des services secrets israéliens. Aujourd’hui, si Dagan apparait comme un fervent adversaire de frappes préventives contre Téhéran, combien de temps a-t-il réellement fait gagner à son pays ? «A la fin des années 1970, le Mossad a lancé une impressionnante série d'opérations clandestines visant à retarder le programme nucléaire irakien», rappelle Ronen Bergman, spécialiste de la question iranienne. «Pourtant, en 1981, Israël est parvenu à la conclusion qu’il n’y avait plus d’autre choix que de bombarder la centrale d’Osirak».

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