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lundi 16 mai 2011

NAKBA : LA LOYAUTE DES ARABES ISRAELIENS REMISE EN QUESTION



NAKBA : LA LOYAUTE DES ARABES ISRAELIENS REMISE EN QUESTION

Par Jacques BENILLOUCHE

De l'arabe « Youm al-Nakba »,  le jour de la catastrophe désigne, selon les palestiniens, la création de l’Etat juif, le 14 mai 1948.  Lors de la guerre d’indépendance d’Israël, plus de 700.000 arabes ont été contraints à l’exil dans des camps voisins de la frontière au Liban, en Jordanie et en Syrie. Tous les ans, les arabes tiennent à marquer ce jour car ils veulent rappeler que  la résolution 194 de l'ONU  n’a eu aucune application concrète alors qu’elle stipulait que « les réfugiés qui désirent rentrer dans leurs foyers et vivre en paix avec leurs voisins devraient y être autorisés le plus vite possible ». Le principe de ce retour a toujours été refusé par tous les gouvernements israéliens.

Manifestations arabes

Jaffa est devenue la ville de plaisir des populations citadines voisines qui n’ont pas à souffrir des fermetures du Shabbat. Mais ce samedi 14 mai, un millier de manifestants arabes se sont répandus dans la rue principale alors que le quartier est habituellement envahi par les promeneurs de la nouvelle croisette de Tel-Aviv. D’ordinaire les odeurs de barbecues des familles arabes s’élèvent au dessus du bord de mer. Des autobus s’étaient parqués à l’entrée de Jaffa pour déverser de nombreux jeunes arabes venus de Galilée pour fêter ce jour de deuil palestinien. Ils agitaient des drapeaux palestiniens en narguant les promeneurs juifs qui réagissaient en les insultant. Les pancartes en disaient long sur le thème de la journée : « Nous avons le droit de retour », « nous n’abandonnerons pas Jaffa », « de Jaffa à Beyrouth, notre peuple ne périra pas. »
Au fur et à mesure que le cortège grossissait, les juifs préféraient quitter le quartier tandis que les slogans lancés contre le gouvernement israélien prenaient de l’ampleur. Les manifestants, ragaillardis par les récents soulèvements, semblaient vouloir prendre leur part dans la révolution arabe. Cependant, pour ne pas être accusés d’attiser la violence, aucun des députés arabes de la Knesset n’avait pris part à la manifestation et leur absence a été critiquée par les résidents  de Jaffa qui les ont accusés de lâcheté.
                L’arrivée de jeunes des autres villes avait inquiété les autorités qui ont envoyé de nombreux renforts de police et de militaires avec la consigne d’autoriser la manifestation mais de faire respecter l’ordre sans violence tandis qu’un hélicoptère tournoyait en permanence dans le ciel pour rendre compte de la situation aux autorités de sécurité. Les israéliens ont été surpris par ces manifestations qui n’avaient pas été prévues à Jaffa et qui étaient l’œuvre d’arabes disposant pourtant de la nationalité israélienne.

Loyauté arabe

Les spectateurs juifs ont très vite rejoint les thèses des nationalistes qui n’ont cessé d’exiger la loyauté de la communauté arabe vis-à-vis de l’Etat d’Israël. Or l’apparition de drapeaux palestiniens créait un malaise. Durant la campagne électorale, le slogan du ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman : « Il n’y a pas de citoyenneté sans loyauté » avait été matraqué sur tous les panneaux électoraux parce qu’il voulait mettre en doute le comportement de la communauté arabe face au conflit israélo-palestinien. Il vient d’ailleurs d’obtenir le vote d’un projet de loi de la Knesset qui exige que l’Etat inflige une amende aux autorités locales et autres organismes financés par l’Etat s’ils organisaient des évènements marquant la journée de la Nakba coïncidant avec le jour dédié à la fête de l’Indépendance nationale. Les députés n’ont cependant pas approuvé le projet initial qui prévoyait une peine de trois ans de prison à l’encontre de tout manifestant.
Cette loi entre dans la volonté des nationalistes israéliens de forcer la communauté arabe à se prononcer sur sa loyauté à l’égard du pays où elle vit ou alors de le quitter. Le député arabe Talab El-Sana a cherché à justifier la commémoration de cette journée de deuil en puisant dans l’Histoire du peuple juif : « Ce que les israéliens nous interdisent désormais, les Romains en leur temps n’interdisaient pas aux Juifs la commémoration de la destruction du temple, le jour de Tisha Be-Av. » Avigdor Lieberman trouve ainsi un justificatif à sa requête d’obliger les israéliens d'origine arabe à signer un serment de fidélité envers l'État juif sous peine d’être privés du droit de vote.
Le statut des arabes israéliens a toujours été controversé car, bien qu’ils disposent de tous les droits civiques, ils se distinguent de leurs concitoyens juifs sur le point fondamental de leur exemption du service militaire qui leur interdit certains postes sensibles. Les fils et petits-fils des 156.000 palestiniens qui étaient restés en 1948, représentent aujourd’hui une communauté de  1,5 million, soit 20 % de la population du pays qui restent éclatés entre le soutien affectif aux palestiniens et leur volonté pragmatique de rester en Israël.

Assimilation et intégration

Les manifestations de Jaffa étonnent car la population arabe, constituée de citoyens israéliens, est complètement assimilée tout en étant disparate. Les chrétiens constituent l’élite tandis que les arabes s’épanouissent économiquement bien qu’ils gardent certains reproches envers l’Etat : « Nous sommes des israéliens, nous nous sentons israéliens, nous parlons souvent un excellent hébreu, nous sommes diplômés de l'université, mais nous sommes toujours considérés comme des citoyens de seconde zone ». Mais depuis quelques temps, une nouvelle faune s’est jointe aux anciens. De nombreux arabes des territoires, anciens collaborateurs exfiltrés pour leur sécurité, ont reçu le droit de vivre dans la ville. Leurs enfants, comme ceux des harkis en France, posent des problèmes d’intégration et ils plongent dans la délinquance et dans le trafic de drogue. Ils sont alors pris en main par des extrémistes islamistes qui leur enseignent la contestation pour leur rendre leur identité perdue. 
La seconde intifada de 2000 avait agit en catalyseur pour les jeunes arabes de Jaffa, attisés par le mouvement islamiste local dominé par l'aile plus « pure et dure du courant du nord » de ce mouvement. Ils ont voulu exprimer la solidarité avec leurs concitoyens de Galilée, de Cisjordanie et de Gaza. Des démonstrations violentes à Jaffa avaient été punies par la paralysie du tourisme intérieur juif qui a été boudée par la clientèle aisée de Tel-Aviv à la recherche de restaurants exotiques et originaux arabes. La ville avait été frappée par un boycott dont elle a eu du mal à se relever économiquement. La situation n’était revenue à la normale qu’après 2004. La décision prise par les arabes de fermer tous les commerces et restaurants le 15 mai ne traduit pas un souci d’apaisement et pourrait être interprétée comme une déclaration de guerre économique. 

Soucis immobiliers

En fait les manifestations de la Nakba de 2011 ont d’autres motivations que le deuil de 1948. Les arabes s’inquiètent des nombreuses constructions à Jaffa, dans des aires résidentielles destinées à des acheteurs aisés et à des étrangers. La plupart des biens immobiliers appartiennent à l’église grecque qui fait l’objet de pressions financières pour ne plus renouveler les baux aux anciens locataires.  Les habitants arabes pensent ainsi faire les frais du remodelage de la ville dans des projets qui risquent de léser leurs droits parce qu’ils ont peur d'être évacués sans compensations raisonnables. Ils assistent à une judaïsation de la ville arabe par un effet de mode qui attire toute une caste de juifs aisés souhaitant s’installer dans une zone promise à un grand avenir immobilier.
Cette nouvelle situation immobilière, à l’origine de la mauvaise humeur arabe, était inscrite dans les livres d’Histoire. Dans les premiers mois de l'an 1948, les habitants arabes de Jaffa avaient abandonné graduellement la ville, surtout par voie de la mer, en espérant qu'ils pourraient retourner après la victoire attendue des forces arabes unies. Cet exode massif avait entrainé l’abandon de l’ancienne ville qui est restée longtemps en ruines. Mais la municipalité a décidé de redonner vie aux vieux quartiers en rénovant les vieilles bâtisses arabes abandonnées. De nombreux restaurants de luxe, tenus par des juifs, ouvrent dans des ruelles qui ont pris l’allure d’un petit village de Provence ou de la Dordogne.  Les boutiques de fringues se multiplient et  les galeries d’art remplacent progressivement des habitations sans confort trop usées pour être réoccupées.
Ces manifestations risquent d’avoir des conséquences politiques et économiques  graves car la ville, qui était prise d’assaut le vendredi et le samedi, risque de se voir boudée par la clientèle juive. Elles seront certainement exploitées par les nationalistes d’Avigdor Lieberman pour prouver qu’ils avaient raison de ne pas croire à la loyauté des arabes et qu’il faut donc les contraindre à l’exil. Elles risquent d’entrainer un nouveau boycott des commerces arabes de Jaffa accusés de sympathie avec les manifestants et de passivité à l’égard des extrémistes. Elles pourraient mettre un terme à toute illusion de cohabitation des deux communautés. Les tenants du Grand Israël englobant juifs et arabes pourraient avoir des raisons de réviser leur doctrine. 

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