LA RÉVOLUTION DE VELOURS DE MOHAMMED MORSI
Par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte
Fellow of the Jerusalem Center for Public Affairs
copyright
© Temps et Contretemps
![]() |
| Le nouveau ministre de la défense Abdel Fattah al-Sissi. |
Sans avoir tiré un seul coup de feu, le président égyptien a réussi à neutraliser le Conseil Suprême des Forces Armées et à parachever sa mainmise sur l’Égypte. La manœuvre, exécutée avec rapidité et efficacité, n’a rien de surprenant. Ayant obtenu leur objectif, à savoir la conquête du pouvoir après 84 longues années de luttes, les Frères musulmans n’avaient pas l’intention de laisser l’armée gouverner avec eux.
Eliminer les généraux
Il ne s’agit pourtant
pas d’une «révolution civile» ayant pour but de se débarrasser des
généraux mais bien d’un coup d’État pour se débarrasser de la constitution.
Morsi s’est permis «d’amender» unilatéralement l’article 25 de la Constitution
provisoire, approuvée à une large majorité dans un référendum populaire en mars
2011, qui définissait les pouvoirs du président. Il a également annulé purement
et simplement la déclaration constitutionnelle complémentaire, promulguée par
le SCAF (Conseil suprême des forces armées) quelques jours avant la proclamation du résultat de l’élection présidentielle.
Cette déclaration dotait les généraux de prérogatives exceptionnelles
concernant le budget de l’armée et la faculté de déclarer la guerre.
![]() |
| Morsi avec le ministre de la défense et le chef d'Etat-Major |
Désormais seul détenteur du pouvoir législatif et
exécutif, Morsi a poliment mis à la retraite le maréchal Tantawi, ci-devant
chef de la junte et ministre de la défense, et le commandant en chef des forces
armées Sami Annan, leur conférant des décorations pour leur long et dévoué service et les nommant «conseillers
de la présidence», titre dépourvu de toute signification. Continuant sur sa lancée, le président
égyptien s’est débarrassé de plusieurs officiers de haut rang, dont les
commandants de la marine, de l’armée de l’air et des défenses anti-aériennes,
offrant à ces trois derniers des postes juteux dans les industries militaires
et au conseil d’administration du canal de Suez.
![]() |
| Conseil suprême des forces armées |
Epuration
L’épuration de l’armée
amorcée la semaine dernière a donc été rondement menée. Reste à savoir si Morsi
s’est engagé à assurer l’impunité aux généraux, tant pour les faits de corruption
à l’ère Moubarak que pour la répression violente des manifestations durant la
révolution. Des voix s’élèvent déjà pour
réclamer leur arrestation. L’armée, encore sous le choc de l’attaque de Kerem
Shalom, qui l’avait prise par surprise malgré les avertissements israéliens,
n’a pas réagi. Et la vieille garde, fatiguée et impopulaire, n’a pas voulu se
lancer dans un combat qui n’aurait pas eu l’appui de la majorité des égyptiens.
D’ailleurs, à voir le profil du nouveau ministre de la Défense et du nouveau chef
d’État-Major, il est clair que la Confrérie des Frères musulmans avait réussi à
introduire dans les hautes sphères de l’armée des crypto-sympathisants qui
attendaient leur heure.
![]() |
| Le parlement égyptien |
Morsi dispose aujourd’hui de pouvoirs nettement plus
étendus que n’en avait Moubarak. C’est notamment lui qui va superviser la
rédaction de la constitution ; il peut renvoyer la présente assemblée
constituante si ses délibérations ne lui conviennent pas et en nommer une
nouvelle, chargée de rédiger en trois mois un texte qui sera soumis à
ratification par référendum ; de nouvelles élections parlementaires
suivront. Il faut s’attendre à ce que la
nouvelle constitution «inspirée» des conseils de Morsi, soit de nature
résolument islamique et que le parlement légifère en fonction de la charia. Le parlement
récemment dissous avait déjà commencé à débattre de l’abaissement de l’âge du
mariage pour les filles et de l’introduction des châtiments corporels.
Indépendance des juges
Le président égyptien,
qui a bafoué la constitution, va-t-il être sanctionné par la justice ?
Rappelons que la déclaration constitutionnelle supplémentaire avait été déclarée valide par la Haute Cour
devant laquelle le président a prêté serment. Morsi lui-même avait reconnu la
légitimité de la déclaration. L’indépendance
des juges en Égypte est bien connue, mais on ne voit pas ce qu’ils pourraient
faire. Morsi ne tiendrait pas compte de leurs décisions. Il va d’ailleurs sans
doute s’employer à remplacer les juges comme il a remplacé les généraux.
Il faut noter
l’inquiétude grandissante d’une partie des égyptiens. Ils ne veulent pas voir
les Frères assumer tous les pouvoirs et ils ne veulent pas voir l’Égypte
devenir trop religieuse. Ils ne veulent surtout pas perdre une liberté
d’expression durement acquise suite à la révolution. Pourtant c’est ce qui est
en train de se passer. Une chaîne de télévision a été fermée pour avoir
critiqué Morsi et appelé à une vaste manifestation le 24 août. Un numéro du
quotidien Al Doustour a été saisi pour avoir «insulté» le président.
Mais depuis la révolution, le peuple n’hésite plus à
descendre dans la rue. Le fera-t-il ?
On a bien vu que des manifestants ont conspué le premier ministre lors
des funérailles des victimes de l’attaque ; Kandil a même été agressé. Au même moment des
coups de feu étaient tirés sur le quartier général des Frères. On a noté aussi
que la manifestation «spontanée» de soutien à Morsi, place Tahrir, n’a
réuni que quelques centaines de personnes. Combien viendront protester le 24
août ?
Relations avec Israël
En tout cas, il ne
faut pas s’attendre à un réchauffement des relations avec Israël. De sources
égyptiennes, Morsi aurait déjà décidé de
les réduire au strict minimum et d’interdire toute forme de normalisation. Le
dialogue sécuritaire entre les deux pays va se poursuivre – terrorisme et
longue frontière commune obligent – mais les représentants d’Israël ne seront
sûrement pas accueillis à bras ouverts par leurs nouveaux homologues.
Dans un premier temps
l’Égypte va s’efforcer de préserver ses bonnes relations avec les États-Unis
pour continuer de percevoir une aide qui se monte à plus d’un milliard de dollars, tout en aspirant à remplacer cet
argent par des fonds en provenance des pays arabes. L’émir du Qatar s’est déjà
engagé à verser deux milliards de dollars qui vont s’ajouter à une somme
semblable versée par l’Arabie Saoudite il y a quelques semaines. La Libye
aurait fait, elle aussi, des promesses dans ce sens.
Gaza reste pour le
moment une préoccupation majeure et Morsi va tout faire pour «persuader»
le Hamas de mettre le holà aux attaques dans le Sinaï. Ce ne sera pas facile.
La contrebande d’armes fait vivre trop monde. Et puis il y les djihadistes purs
et durs.
Il ne faut pas s’y méprendre : l’Égypte de Morsi est
un pays nouveau avec un nouvel agenda religieux qu’il s’apprête à mettre en
oeuvre. Ce qui est curieux c’est que ni les États-Unis ni les autres puissances
occidentales n’ont l’air de s’en apercevoir. On se demande ce qu’ils attendent.




















1 commentaire:
une main de fer dans un gant de velours dans cette révolution dite de "velours" ! ;-)
Enregistrer un commentaire