PARABOLE SUR LE PARDON
Par Sarah OLING
Pour aborder le Pardon par un angle
inhabituel, je vais vous conter une histoire. Cette histoire trouve sa source
au cœur d'une maison ouverte sur le monde, dans un lieu au carrefour de
l'humanité. Cette demeure comporte une immense pièce centrale, d'où
rayonnent cinq couloirs. Vue de la terrasse qui surplombe le toit, la maison
forme un immense soleil. Chacun de ses cinq rayons trace le chemin menant à une
chambre aux portes ornées, chacune d'un symbole représentant
la conscience et la présence de celui qui l'habite.
Pardonner
n'est pas oublier
Un être sage dirige la vie de
chacun. Tous les jours, il inscrit sur un tableau une phrase, une seule,
interpellant l'ensemble des membres de cette communauté imposée par des
circonstances connues d’eux-seuls, mais devant également faire sens à chacun en
particulier. Ce tableau est le lien de convergence des habitants de cette
étrange maison. La phrase tracée ce jour, veille de la fête juive du
Grand pardon, est lapidaire : «Pardonner n'est pas oublier»
Le maître des lieux va frapper à une
porte portant un croissant en son centre. Un homme, vêtu d'un élégant costume
noir, ouvre, regarde longuement son invitant, puis se dirige vers un autre
tableau, vierge de toute inscription. Il s'assoit sur des coussins à même le
sol, prend des pinceaux, de l'encre de chine, ferme les yeux puis trace d'un
geste quelques mots «Le pardon est un paradoxe et nous en sommes la
représentation vivante». Puis il frappe sur un gong avec un maillet de
bois, trois fois. Une à une les autres chambres s'ouvrent, celle ornée d'une
étoile d'or, celle revêtue d'un lotus, celle portant un Christ en croix. La
séance peut commencer. Chacun s'assoit dans un profond fauteuil
selon un rituel immuable, prend sur une table à ses côtés un livre à
lui seul destiné. Le maître des lieux rappelle les règles.
Chacun devra écouter l'autre, ne pas le contredire puis exposer son propre
point de vue, à travers le prisme de sa propre histoire.
Lobsang
Lobsang parle en premier. Cela
aussi est immuable. Mes chers amis! Azzam nous lance un nouveau défi! Le
paradoxe du pardon? En quoi sommes-nous la représentation vivante du paradoxe
du pardon? Le fait d'être de quatre horizons cultuels différents nous
autorise-il à penser que nous soyons en contradiction, une contradiction
s'imposant presque d’elle-même? Que dit le bouddhisme du pardon, qui soit
opposable à vos traditions respectives? Un jour, je vous ai conté une histoire
qu’aucun d’entre vous n’a semblé comprendre. Celle d’un très vieil homme
ensanglanté assis sur un zafou (ndlr coussin de méditation), immobile et
les yeux clos, au pied du Potala. Lhassa (Tibet) était envahi par l’armée chinoise,
déjà. Des soldats l’avaient mis en joue. A ses pieds, trois moines gisaient là,
face contre terre. L’un d’entre eux était son fils. Les soldats hurlaient, le
bousculaient. Pour seule réponse, il ouvrit les yeux, regarda les soldats l’un
après l’autre, leur adressa un sourire lumineux. Ce sourire leur faisait
offense, ils s’acharnèrent à le détruire. Cet homme était mon grand-père. Caché
derrière un pilier, je n’ai rien fait. Depuis, je vis avec cette boursouflure
dans mon âme. Je n’ai rien oublié et je n’ai pas encore pardonné.
Que dit le bouddhisme du
pardon ? L’idée d’un dieu d’amour qui pardonne n’existe pas, ce qui est
mis en avant c’est l’effet que le pardon peut avoir sur celui qui pardonne. Le
mot même de pardon n’a d’ailleurs pas d’équivalent exact en sanskrit. La loi du
karma, loi de causalité naturelle, que l’on constate mais qui n’est pas une
justice divine, veut que tout acte ait sa rétribution, sous forme de bonheur
pour les actes positifs, sous forme de souffrance pour les actes négatifs. Je
souffre, oui. Cette rétribution est automatique. Nul ne peut y échapper.
Néanmoins l’énergie engagée dans les actes, positifs ou négatifs, n’est pas infinie,
elle s’épuise. D’où l’impermanence. Nous ne connaissons pas notre karma et ne
sommes donc jamais sûrs d’obtenir ou de conserver une existence favorable,
notre karma évolue en fonction des actes nouveaux que nous accomplissons. Il
n’est pas une fatalité. A ce sujet, Bouddha a dit «si vous voulez
connaître vos existences passées, considérez votre situation présente, si vous
voulez connaître vos existences futures, considérez vos actes présents (ceux du
corps, de la parole et de l’esprit)».
Les soldats qui ont assassiné mon
grand-père et mon père ne seront libérés de leur karma que par mon propre
pardon. Mais comment puis-je pardonner alors que je ne suis pas la
victime ? J’ai besoin de votre aide. Éclairez-moi, mes amis.
Michaël
Michaël prend alors la parole : Lobsang,
le pardon et la réconciliation marchent ensemble. Le «Notre Père»
invite les chrétiens, à pardonner aux hommes leurs fautes, comme le Père
céleste leur a lui-même pardonné. Le pardon est fondateur du royaume de Dieu. A
l’origine de la réconciliation de l’homme avec Dieu, il est aussi le moyen de
la réconciliation de l’homme avec l’homme Il y a une exigence de
réconciliation, comme il y a une exigence de pardon dans le message
évangélique. La réconciliation, au sens biblique du terme, n’est jamais inconditionnelle
et unilatérale. Pardonner ce n’est pas laisser l’autre s’en tirer à bon compte,
dégagé du poids de sa faute et poursuivre son chemin avec la possibilité de
recommencer, sans subir les conséquences de ses actes. Le pardon est une
invitation à la réconciliation et non une réconciliation à bon marché offerte à
l’offenseur.
Pardonner jusqu’à 77 fois 7 fois,
comme nous y invite ; l’Evangile est une chose, vivre une authentique
réconciliation en est une autre. Tu n’es pas la victime, certes, mais tu es le
messager de tes pères absents. S’il est vrai que bien des choses en ce monde
nous empêchent de vivre une pleine et entière réconciliation entre les hommes,
il n’en demeure pas moins que l’Evangile nous invite à être vraiment prêts à
pardonner et à rétablir autant que faire se peut les relations rompues.
Ainsi mon cher Lobsang, trouveras-tu peut-être la paix.
David
David respire profondément avant de se
lancer. Le pardon, mes frères, a t-il une valeur au delà de l'impardonnable? En
accordant son pardon, la victime absout-elle, pour reprendre des termes
familiers à Michaël, la faute de son bourreau? J’ai fait un rêve cette nuit, je
marchais dans la neige, pourtant mes pas ne laissaient aucune trace derrière
moi. J’aurai dû frissonner, vêtu de lambeaux d’étoffes. Pourtant je ne
frissonnais pas. J’avançais obstinément dans un univers sans couleurs. Aucune
sensation ne m’habitait, ni froid, ni faim, ni mémoire. J’étais juste ombre,
issu de l’ombre. Là bas, au loin, d’invisibles musiciens jouaient l’ouverture
des Walkyries, pour un peuple de chiens, dont j’entendais les aboiements.
J’avançais toujours. Soudain l’univers se déchirait et ma compagne apparaissait.
C’était ma Marthe, celle d’avant, avec son sourire lumière. Elle agitait les
mains vers moi, qui ne pouvais la rejoindre. Puis le peuple des chiens
envahissait l’espace, entourait Marthe, l’obligeait à reculer. Et, comme
toujours, je me suis réveillé en hurlant.
Je ne suis pas passé de l’autre côté
de la frontière de l’impossible pardon. J’aimerai faire mien le concept de
Derrida qui dit que «Le pardon ne peut et ne doit pardonner que
l’impardonnable. Pardonner le pardonnable ce n’est pas pardonner». Mais ce
pardon–là me semble une trahison, une trahison pour Marthe, pour toutes les
Marthe, abstraites de ce monde par le seul fait d’être nées sous une mauvaise
étoile. Je sais cependant intimement que ce pardon serait libérateur, mais je
n’en ai pas la force. Pas encore.
Azzam
Puis Azzam prend enfin la
parole : Dans l’islam, Dieu a l’initiative du pardon. Le péché, quel
qu’il soit, est essentiellement désobéissance à la Loi divine révélée, la
Charia. Le plus grand des péchés est celui qui porte atteinte à l’unicité divine,
faute communément attribuée aux chrétiens, avec le concept de trinité. Associer
à Dieu d’autres Dieux est la seule faute qui détruit le paradis des croyants.
Plusieurs termes arabes sont utilisés pour traduire le verbe «pardonner».
L’un signifie couvrir d’un voile, pour dire que Dieu recouvre la faute
pour ne plus la voir et donc l’oublier ; un autre terme a le sens
d’effacer ; un troisième est utilisé pour Dieu qui revient vers l’homme et
pour l’homme qui revient vers Dieu après son péché. Dieu est en effet «le
pardonneur», celui qui a l’initiative du pardon. C’est pourquoi le jour de
l’aïd el-fitr, lorsque nous rompons le jeûne à la fin du Ramadan, nous nous
offrons un pardon mutuel, c’est un jour de réconciliation entre tous les
hommes. Rien cependant n’autorise à penser que ce pardon-là n’est autre que
rite et religion. Je crois authentiquement que, pour Lobsang comme pour
Michaël, le pardon est un travail lent et douloureux, mais indispensable, non
pour les victimes définitivement empêchées de venir offrir le leur, mais pour
éviter la propagation du malheur, de génération en génération.
Le
mal et le pardon
Le maître du lieu s'avance alors et
dit : Je vous ai entendu, mes amis, chacun a cru défendre, selon ses
valeurs et ce qu'il représente sur notre échiquier, la notion de pardon. Bien
que vous ayez tous tenté de vous abriter derrière le paravent cultuel dont vous
êtes imprégné, aucun d'entre vous n'a étayé la réflexion que je proposais ce
jour. Pourquoi vous êtes vous ainsi inhabituellement dérobés? Qu'y a-t-il dans
ce concept du pardon qui vous fait emprunter des chemins de traverse?
![]() |
| Vladimir Jankélévitch |
Nous qui sommes unis en ce lieu
depuis si longtemps, observateurs attentifs du spectacle du monde, nous nous
sommes engagés à être hors de ce monde pour en être des veilleurs, des
éveilleurs même, pas pour gloser, comme vous venez de le faire, avec émotion,
certes, mais sans véritable intention.
Je vous invite, si vous ne
l'avez encore fait, à lire l'ouvrage de Vladimir Jankélévitch, «L'imprescriptible»
et à vous pencher sur la page 14. Que nous dit le philosophe en réponse à
la question: «Faut-il pardonner? Qu'il
existe entre l'absolu de la loi d'amour et l'absolu de la liberté méchante une
déchirure qui ne peut être entièrement décousue. Nous n'avons pas cherché à réconcilier
l'irrationalité du mal avec la toute puissance de l'amour. Le pardon est fort
comme le mal, mais le mal est fort comme le pardon».
Paradoxe, semble-il, à l’image de
notre communauté. Souvenez-vous cependant que les portes de cette demeure ne pourront
s’ouvrir que lorsque chacun d’entre vous sera prêt, en son âme et conscience, à
accorder sa confiance en cette humanité, en lui offrant les piliers de notre
sagesse et de notre force. Ainsi, peut-être la beauté refleurira t–elle sur les
cendres, rendant ainsi un sens acceptable par tous à la notion de pardon. Nous
n’avons encore rien résolu, nous n’avons fait qu’ouvrir le
questionnement.




















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