L’EGYPTE A L’HEURE DES
CHOIX
Par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte
Fellow
of the Jerusalem Center for Public Affairs
Sur le papier, tout est simple. Le premier
juillet la junte militaire remettra les clés au président élu ; ainsi
prendra fin la longue, très longue période de transition marquée par des crises
et des explosions sporadiques de violence. Dimanche dernier – 20 mai – la
propagande électorale s’est tue et les citoyens égyptiens peuvent ainsi
bénéficier de trois jours de tranquillité avant le premier tour des élections,
qui se tiendra les 23 et 24 mai. Si aucun des candidats n’obtient 50% des voix,
un second tour se tiendra les 16 et 17 juin. La liste officielle des candidats
– treize en tout - montre que le choix
se résume entre candidats islamistes et «anciens» du régime déchu.
Treize candidats
Les candidats les plus connus, ceux qui ont
une chance de devenir président, sont les suivants: Amr Moussa, qui fut
ministre des Affaires étrangères, puis secrétaire général de la Ligue
Arabe ; Ahmed Shafiq, ancien commandant en chef de l’armée de l’air,
ancien ministre des transports aériens et dernier premier ministre de
Moubarak ; Abdel Moneim Abu El-Foutouh, ex vice-président de la Confrérie
des Frères Musulmans dont il fut exclu pour avoir présenté sa candidature
contre leur avis ; Mohammed Morsi, président du parti «Liberté et Justice» de la Confrérie dont il est le candidat
officiel ; et enfin Hamdeein Sabahi, président du parti néo-nassériste «Karame» .
Les sondages – dont le degré de véracité en
Egypte est sujet à caution – font de Moussa et d’Abu el Foutouh les favoris,
mais Shafiq effectuerait une remontée spectaculaire ces derniers jours. Morsi
et Sabahi sont bons derniers dans tous les cas de figure.
Amr Moussa
Amr
Moussa bénéficie de sa notoriété nationale et internationale ; son expérience
lui permettrait de prendre les affaires en main et de s’occuper des graves problèmes économiques dans un pays
épuisé par des mois de conflits entre
forces de l’ordre et manifestants et entre musulmans et coptes. Il a les
faveurs d’une partie du public lassé des luttes de pouvoirs entre les partis.
Seulement pour beaucoup il reste l’homme de l’ancien régime. Il s’en défend,
soutenant qu’il a quitté le gouvernement Moubarak en 2001 et qu’en tant que secrétaire de la Ligue
Arabe il a toujours agi pour le bien de l’Egypte et du monde arabe, ce qui lui
avait d’ailleurs valu une grande popularité. Un chanteur à la mode lui avait
dédié une chanson intitulée «J’aime Amr Moussa et je hais Israël» - tout
un programme.
Ahmed
Shafiq
Ahmed Shafiq est considéré comme modéré et
pondéré ; lui aussi fait partie de la vieille garde. Son passé militaire
en ferait le candidat préféré de la junte, dans l’espoir qu’il saurait se
montrer clément envers ses anciens compagnons d’armes et ne poserait pas de
questions embarrassantes sur leurs activités passées et les laisserait diriger
en paix leur empire économique. Les
Frères Musulmans qui se méfient de lui ont essayé de torpiller sa candidature
en passant une loi interdisant aux hautes personnalités de l’ancien régime –
vice-président et premiers ministres – de se présenter. Le conseil
constitutionnel doit statuer, cette loi étant probablement contraire au
principe selon lequel on ne peut retirer un droit, sans décision préalable de
justice. Les Frères accusent aussi Shafiq de corruption pour avoir vendu des
terres appartenant à l’Etat à Gamal Moubarak à un prix dérisoire. Le procureur de la république n’a pas encore
décidé s’il y avait lieu à l’inculper. A
moins de 48 heures de l’ouverture des urnes, on ne voit pas comment sa candidature
pourrait être invalidée alors que les égyptiens de l’étranger ont déjà voté –
beaucoup lui ayant accordé leur voix.
Abu El-Foutouh, Morsi et Sabahi
Abu el Foutouh, qui se présente comme un
islamiste modéré, jouit d’une certaine popularité. Il parle de créer un état «civil» compatible avec l’islam
sans autre précision. Paradoxalement, en soutenant sa candidature les salafistes
lui ont fait du tort ; on le présente désormais comme le représentant de
l’islam radical. Il essaie de gagner des points en prenant des positions de
plus en plus anti-israéliennes.
Mohammed Morsi est peu connu du grand
public ; il s’est porté candidat un peu malgré lui lorsque la candidature
de Khairat El Shater, l’homme fort de la Confrérie, a été invalidée
avec celle de deux autres candidats de marque, le très populaire salafiste
Hazem Ismail et Omar Suleiman. Morsi parle d’appliquer la Sharia comme système
de gouvernement et attaque lui aussi Israël. Ses chances sont réputées minces.
Hamdein Sabahi se réclame de l’école de
Nasser, mélange de gauche militante et de nationalisme pan-arabe. Il s’est
souvent prononcé contre l’accord de paix et évoquait la disparition
d’Israël ; il se montre plus prudent ces derniers temps pour se donner l’image d’un homme politique
responsable.
Elections libres
La campagne a été rude et les affrontements
parfois sanglants. Les égyptiens ont l’impression que, pour la première fois
dans leur très longue histoire, ils vont pouvoir choisir leur président dans
des élections libres, sans craindre la police secrète omniprésente sous les
régimes précédents. Les candidats affirment tous vouloir développer l’économie
et éliminer tous les maux dont souffre le pays. Le peuple reste sceptique
devant le manque d’expérience des «nouveaux» et méfiant vis-à-vis des «anciens»
qui eux ont de l’expérience – acquise sous l’ancien régime.
La véritable question est de savoir qui
préférer : un candidat islamiste et un régime basé sur la Sharia – ou un
candidat qui ne se réfère pas à l’islam. On a vu que, dans un premier temps,
les électeurs ont envoyé au parlement 75% de députés islamistes. Il n’est
pourtant pas sûr qu’ils souhaitent aujourd’hui un président leur imposant la
Sharia, ni même voir tous les pouvoirs aux mains de la Confrérie.
Les Frères Musulmans sont donc inquiets.
Leur candidat n’arrive pas à décoller dans les sondages malgré tous leurs
efforts et les sommes considérables consacrées à la propagande. D’ailleurs la
commission de contrôle des élections les a rappelés à l’ordre car ils font
usage de slogans religieux – interdits par la loi – et de prêches dans les
mosquées, où toute propagande est interdite, et proclament dans leurs réunions
électorales que voter pour leur candidat est une obligation religieuse ;
tout musulman étant tenu d’agir pour la mise en œuvre de la Sharia. Ils ont
même trouvé des personnalités religieuses pour publier une fatwa – décision
religieuse – suivant laquelle voter pour les représentants de l’ancien régime
est un péché contre l’islam.
Menace de dissolution
Problème supplémentaire, le parlement où
les Frères sont majoritaires est sous une menace de dissolution compte tenu de
l’inconstitutionnalité prétendue des textes ayant régi la tenue des élections,
les candidats indépendants ayant fait l’objet de discrimination par rapport aux
candidats présentés par les partis. Le Conseil Constitutionnel doit rendre sa
décision en juin, après l’élection du président. Les Frères craignent que de
nouvelles élections leur fassent perdre leur majorité et préparent un projet de
loi qui changerait la composition du Conseil Constitutionnel afin d’y faire
entrer des membres s’opposant à la dissolution du parlement. Les juges du
conseil sont indignés, l’un d’eux évoquant même «un nouveau massacre des
juges». Une session extraordinaire du conseil va discuter des mesures
appropriées.
Autre problème, il n’y a toujours pas de
constitution, or c’est celle-ci qui doit définir les pouvoirs du président et
du parlement : l’Egypte aura-t-elle un régime présidentiel, comme par le
passé, ou un régime parlementaire. Les Frères veulent un régime parlementaire
dans lequel ils décideraient de la formation du gouvernement compte tenu de
leur majorité ; ils veulent voir les prérogatives du président réduites.
Le texte aurait dû être prêt et approuvé avant l’élection présidentielle mais
les membres de l’assemblée constituante nommés par le parlement –islamiste –
étaient à 75% islamistes.
Le Conseil Constitutionnel en a donc ordonné la dissolution. Depuis le
parlement n’arrive pas à se mettre d’accord sur la composition de la nouvelle
assemblée. On a pu craindre que faute de constitution la junte militaire
repousse l’élection présidentielle, ce qui aurait provoqué des émeutes ;
il n’en fut rien. Cependant il est de plus en plus question que ladite junte
publie un décret constitutionnel temporaire traitant des relations entre président
et parlement ; ce décret, qui resterait en vigueur jusqu’à l’approbation
de la nouvelle constitution, préserverait l’essentiel des prérogatives du
président. Les Frères Musulmans, qui ont peur que leur candidat ne soit pas
élu, s’y opposent vigoureusement.
Israël hors sujet
Malgré les déclarations belliqueuses de tel
ou tel candidat, Israël est loin de dominer la campagne. On parle surtout de
réviser l’accord de paix, pas de l’annuler. La situation catastrophique de
l’économie, les heurts entre coptes et musulmans, la rivalité entre Frères
Musulmans et salafistes sont au premier plan des préoccupations, à côté de la
crainte de voir la junte se maintenir en place. Mais au fond tous sont
conscients que le choix du président décidera de l’avenir de l’Egypte : un
régime musulman basé sur la Sharia où l’âge minimum de mariage pour les filles
serait aboli et où les châtiments corporels – main coupée, lapidation de la
femme adultère – réintroduits comme le proposent un certain nombre de projets
de lois soumis au parlement ; ou bien un président à orientation laïque et
modérée….
Et rappelons que le verdict du procès
Moubarak est attendu le 2 Juin….






















3 commentaires:
le choix entre pas de choix
Article remarquable et parfaitement documenté, comme nous y sommes accoutumés de la part de l'ancien ambassadeur en Egypte Zvi Mazel.. J'aimerais cependant une précision: pourquoi les 75% de voix islamistes (tous partis confondus) ne se porteraient-elles pas sur un candidat islamiste, auquel cas les candidats modérés n'auraient plus aucune chance? Les observateurs et Zvi Mazel pensent-ils que cet électorat ne serait ni homogène ni totalement convaincu de ses choix au Parlement égyptien, et pourrait donc voter autrement?
Avec mec remerciements Dr Claude Salama
@Dr Salama
Lors des législatives le peuple ne connaissait pas les nouveaux partis et s'est refugié dans les partis religieux bien implantés. Beaucoup le regrettent aujourd'hui. Par ailleurs trois candidats se présentent sous l'étiquette de l'Islam. Enfin comme je l'ai dit, voir tous les pouvoirs concentrés dans les mains des partis islamistes en effraie plus d'un.
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