« LA POLOGNE, UN VOYAGE QUI
M’A FAIT GRANDIR »
Par
Pr Haggay SOBOL
Il est des
voyages qui vous amènent beaucoup plus loin que la distance ne l’aurait laissé
supposer. Le voyage en Pologne est de ceux là. Il transforme à jamais ceux qui
ont eu le courage et la détermination de l’entreprendre, car il questionne les
évidences en faisant bouger les frontières et les barrières mentales.
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| Entrée du camp d'Auschwitz |
Ainsi, deux
jeunes français, Eliore et Arash l’ont entrepris. Ils ont fait partie d’un
groupe, à l’identité riche et multiple, composé de membres de l’UEJF (l’Union
des Étudiants Juifs de France) et d’une délégation d’origine iranienne pour un
parcours de la mémoire du 28 mars au 1er avril 2012. Ils étaient accompagnés
d’un ancien déporté Benjamin Orenstein et de Marcello Pezzetti directeur du
Musée de la Shoah de Rome. Ils sont revenus sur ce moment qui laissera en eux
une empreinte profonde.
Eliore Sobol
| Eliore Sobol |
22 ans, elle étudie le droit à la Faculté
d’Aix-en-Provence sous le beau soleil de la Méditerranée. A première vue, en la
voyant marcher le long du cours Mirabeau, le sourire aux lèvres, avec ses longs
cheveux noirs encadrant son visage radieux, rien ne la distingue des jeunes de
son âge.
Alors pourquoi avoir entrepris ce
périple si loin de ses préoccupations quotidiennes ? En lui posant cette
question, tout à coup, ses traits se figent : «La Shoah, ce n’est pas
seulement l’évènement le plus dramatique du XXème siècle, un chapitre dans les
manuels scolaires, c’est une part de mon identité. J’ai été élevée avec ces
récits de survivants, ma propre famille. Mais, l’indicible ne s’explique pas,
alors je n’arrivais pas à en prendre la juste mesure. Cela me paraissait
presque irréel, à moi qui vis ici en France. En même temps revenait de manière
lancinante et presque douloureuse cette question : Comment une telle chose
a-t-elle pu advenir sans que personne ne l’empêche ? Je me suis promise à
maintes reprises de faire un jour le voyage en Pologne, un jour…pour avoir des
réponses». Aussi, quand des amis l’ont contactée pour prendre part à ce
voyage, bien que remplie de sentiments contradictoires, Eliore a finalement
pris la décision de se confronter à cette dure réalité.
En demandant à la jeune aixoise les
faits marquants de son séjour, elle égrène des souvenirs, dans un ordre non
chronologique, mêlés de réflexions personnelles : «J’essaye toujours de
mettre les choses à leur place. C’est un mélange de sidération, ponctué de
révolte». «Ce qui m’a le plus indigné, c’est de m’apercevoir que des
gens pendant toute la guerre vivaient à côté du camp d’Auschwitz comme si c’était
une chose normale, malgré l’odeur insupportable d’une humanité partant en fumée
et réduite en cendres. Aujourd’hui encore, il en est qui traversent tous les
jours ce lieu, qui est un cimetière de millions de personnes, pour se rendre
tranquillement chez eux ! Mais de nos jours, tout est aseptisé, propre, trop
propre, j’ai eu presque du mal à ressentir des émotions. Mais j’ai craqué
lorsque je suis passée devant un immense tas de chaussures d’enfants. Au
sommet, il y avait une rouge, comme celles que je portais étant petite. Alors
tout à coup sans crier gare, ce que je ne pouvais ni exprimer ni ressentir m’a
submergé comme une vague trop longtemps contenue. Les larmes ont coulé à flot. Il
y avait là tout près de moi une jeune fille d’origine perse. Nous avons
communiqué non par les mots, mais par le regard. Nos yeux se sont croisés comme
un repère, un frêle esquif d’humanité auquel nous raccrocher dans cette
immensité inouïe de souffrance et de barbarie».
De retour chez soi, il est légitime
de se demander ce que l’on ramène après une telle épreuve, si cela impactera
durablement sur la façon dont on va conduire sa vie. «Une fois seule, le
cerveau va tout seul. J’ai pleuré mais le sens était plus profond. En même
temps j’éprouvais une sorte de rejet brutal, comme si je voulais chasser un mal
puissant que j’aurais rapporté avec moi. Désormais, même si le travail n’est
pas achevé, je suis en chemin. J’ai le sentiment d’avoir intégré l’histoire
familiale dans ma réalité personnelle. Cela m’a permis de grandir !»
Arash Derambarsh,
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| Arash Derambarsh |
Il est âgé de 32 ans. C’est un homme
de culture et de convictions qui se projette dans l’avenir en gardant ses yeux
grands ouverts sur le monde. Il l’a prouvé à maintes reprises, par son
engagement politique qui l’a conduit au Quai d’Orsay et au ministère de
l’Intérieur. Il le prouve encore tous les jours aux Editions du Cherche Midi où
il dirige les départements politiques et personnalités publiques en donnant «la
parole à des gens qui font bouger les lignes», même s’il ne partage pas
toujours leurs opinions.
Fort de cette expérience, pourquoi
avoir entrepris ce voyage ? «Tout d’abord, revenons sur les raisons de mon engagement. C’est le fruit de mon éducation. Je suis né à Paris, avec mon frère jumeau, afin que nous puissions
grandir dans la Démocratie, la Laïcité et la République. Ensuite, je suis
diplômé de l'institut de
criminologie et je prépare le concours d'avocat. Cause ou
conséquence, mon regard sur les évènements est également celui d’un juriste. La
Shoah, c’est un crime contre l’humanité, et les bourreaux doivent savoir qu’à
chaque fois qu’ils tueront en raison de croyances ou de l’appartenance à un
peuple, ils seront traduits devant les tribunaux.» Arash parle ensuite de
son amour de la France et de la chance qu’il y a de vivre dans un pays de
liberté. Pour lui, il faut porter haut les valeurs du vivre ensemble. Mais, il
insiste également sur les menaces qui pèsent sur la démocratie en période de
crise où le racisme et la xénophobie guettent : «Si nous ne défendons
pas nos valeurs, alors il est facile de tomber dans le piège du bouc émissaire.
Aller là bas en Pologne, où s’est produit le summum de l’innommable, c’est un
voyage qui fait grandir. Si tu n’y vas pas, tu ne peux pas comprendre ! Alors,
quand Jonathan Hayoun, le président de l’UEJF m’a proposé de l’accompagner,
j’ai tout de suite accepté».
Puis, Arash retrace les grandes
étapes de son périple : «Le Ghetto de Varsovie, un lieu de transit où
l’on vous fait perdre votre humanité avant l’extermination. Treblinka, où en
une année de fonctionnement plus de 800 000 personnes ont été assassinées.
Les déportés mettaient deux heures dans un froid glacial pour faire le parcours
qui les menait du lieu où ils se déshabillaient jusqu’à l’une des 13 chambres à
gaz que comptait le camp. Pour nous cela n’a pris que cinq minutes à pied.
Imaginez le flux ininterrompu ! Puis le comble de l’horreur, les nazis ont
effacé les preuves. Après la destruction physique, l’oubli. Ensuite, Birkenau,
immense, tout est rassemblé en un même lieu, avec les rails et les habitations
toutes proches. Puis Auschwitz, où une grand-mère caresse tout naturellement son
chien au-dessus d’un cimetière. Avant dit-elle, c’était une caserne de pompiers
… Le temps grignote sur la mémoire. ». Ce qui m’a le plus frappé, c’est le
climat irréel. Il grêle, puis tout à coup le soleil apparaît de manière fugace.
Il fait froid. Un froid anormal, un froid de mort».
Au retour, «deux jours durant, je
ne suis pas allé travailler. Je n’ai fait que dormir». Arash termine par
ces mots : «Comprendre, analyser, et transmettre». Désormais, il est
devenu un passeur. Un rôle indispensable, car bientôt il n’y aura plus de
survivants, et vu l’actualité, la tâche est immense.
Ce
voyage, à plus d’un titre, a valeur de symbole surtout en ces temps troublés où
les extrêmes tirent parti des peurs du lendemain. Comme l’ont dit d’une même
voix Eliore et Arash, et presque avec les mêmes mots : «Réunis
ensembles, c’est un beau message de paix et d’espoir. Cela veut dire que nous
avons plus en partage que de différences». «C’est une leçon de vie, une
leçon pour le monde». «Il est bon de rappeler que perses et juifs ont
une longue histoire commune. Au regard de millénaires d’estime réciproque, le
régime d’Ahmadinejad n’est qu’une parenthèse». Mais aussi «c’est la
démonstration que la laïcité et la démocratie permettent à des citoyens égaux
de s’enrichir par leurs spécificités et non de s’opposer». «Les
croyances, les religions, sont de l’ordre de l’intime. Elles ne devraient pas
être des barrières car nous sommes avant tout citoyens.» Dans un monde en
crise, voilà les références positives dont nous avons besoin.
















3 commentaires:
Elie Wiezel répétait cette dernière décade qu'il fallait arrêter de faire des vagues a propos de la Shoah parce que cela faisait banaliser le sujet; avec son expérience, il a ses droits de le dire mais la mémoire ne peut s'effacer.
Je connais votre lumineuse Eliore, Hagay, depuis sa petite enfance...Et ce "voyage" là, j'ai l'impression de le faire à travers elle, à l'envers, ces traces du "rien", de cet indicible et inqualifiable ... Je me souviens en vous lisant de ces onze jours avec Marcello Pezzeti, c'était en 2000...Je faisais un reportage pour Tribune Juive. Dans cette Pologne qui demeure un immense "Pourquoi?" Votre fille et Arash ont accompli le même périple, se sont posé les mêmes questions indispensables à leur construction intérieure. Aucune lecture, aucun documentaire ne peut remplacer ce qu'ils ont accompli là... Qui va immanquablement , oui, les faire grandir... en humanité.
L'autre voyage
Il existe, peut-être, une autre manière d'accomplir ce voyage ; elle consiste à imaginer ce que l'on peut ressentir à être poussé dans un wagon à bestiaux, à emprunter, dans sa tête, le même chemin que celui qui mène à l'abattoir jusqu'à son terme.
Ce voyage là, on peut le faire, dans la solitude et sans bouger de chez soi.
Etrange réflexion ?
Lorsque l'on fait, réellement, le voyage jusqu'à Auswitch, mais que l'on a déjà parcouru le chemin dans sa tête, naturellement tout ce qui différencie les deux expériences vous saute aux yeux.
La seule chose qui ne differe pas, à la fin des voyages, c'est la résolution de ne jamais oublier
et de retenir les enseignements pour aujourd'hui, dans un monde totalement incertain.
et, dans ce contexte, de se préparer à toutes éventualités ; ici et maintenant.
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