LA DIFFICILE RECONQUÊTE DU SINAÏ
Par Zvi MAZEL
Ancien
ambassadeur d’Israël en Égypte
Fellow of the Jerusalem Center for Public
Affairs
L’annonce de l’annulation de l’accord sur la fourniture
du gaz égyptien à Israël n’a pas fait baisser la tension au Sinaï où la
situation sécuritaire reste préoccupante. On sait que depuis la chute
de Moubarak plus de cinquante postes de police ont été attaqués dans la
péninsule. Le gazoduc, lui, a été saboté quatorze fois –et son poste de
contrôle situé au sud d’El Arish a été attaqué quelques jours seulement avant
cette annonce.
Le sort des bédouins
La situation est prise
très au sérieux au Caire où l’on met ces jours-ci la dernière main à un
ambitieux programme destiné à améliorer le sort des bédouins qui constituent
l’essentiel de la population. Seulement il va falloir trouver le financement
nécessaire ; en clair, la réalisation du programme n’est pas pour demain.
Ce qui fait malheureusement le jeu des organisations palestiniennes extrémistes,
du Hamas à d’autres inspirées d’Al Qaeda comme Geish al Islam (l’armée de l’islam),
qui renforcent leur pénétration dans la
société bédouine ; elles encouragent la formation de cellules locales qui
font passer des armes vers la bande de Gaza et s’attaquent aux forces de
l’ordre. Leur but est de faire de la péninsule une base de terrorisme et une filière de contrebande d’armes.
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| Gaz en feu |
La junte au pouvoir, préoccupée par les événements du Caire,
n’aborde toujours pas sérieusement le problème et les forces de sécurité, comme
la police, n’arrivent pas à mettre fin à
des attaques qui vont en s’intensifiant. Résultat ? La semaine
dernière une série d’incidents a
souligné la gravité de la situation. Sept postes de police, au nord et au centre de la péninsule, ont été
fermés faute de pouvoir être défendus. Il ne reste plus que quatre postes de
police dans cette partie du Sinaï, tous situés à El Arish.
Terroristes du Hamas
Les forces de sécurité ont arrêté un petit groupe
de libyens dont un officier, ainsi que deux terroristes du mouvement Azzedine
el Kassam – la milice du Hamas. Ils étaient venus de Gaza par les tunnels, soit de façon parfaitement
illégale. Leur interrogatoire est en cours ; ce qui est clair c’est qu’ils
n’étaient pas venus pour faire du tourisme.
Enfin, toujours dans cette même semaine, deux policiers ont été tués et
trois autres blessés quand leur véhicule a été pris en embuscade à l’ouest d’El
Arish tandis que des individus encagoulés ont ouvert le feu sur des policiers,
en tuant un et en blessant deux autres.
A Rafah le gouverneur
du nord-Sinaï Abdel Wahab Mabrouk, qui venait d’annoncer la formation d’une unité spéciale pour
lutter contre les bandes armées et mettre un terme au désordre, s’est trouvé
bien penaud quand sa superbe voiture de fonction a été volée ; une
douzaine d’autres véhicules ont d’ailleurs été pris de force à leurs
propriétaires sur les routes du nord-Sinaï. L’armée et le ministère de
l’intérieur auraient envoyé des renforts, selon certaines sources, mais rien
n’a changé sur le terrain.
L’an dernier le gouvernement avait annoncé qu’il comptait
former des unités locales de bédouins ; connaissant bien le terrain, ces
derniers pourraient rétablir l’ordre ; dotés de salaires respectables, ils
seraient motivés pour défendre leurs familles et leurs villages. Ce plan est
resté sans suite ; le Caire hésitant à armer des bédouins sans qu’ils
soient supervisés de près par l’armée. En attendant on se plaint dans la région
d’El Arish que la police se contente de défendre ses propres installations et
les chemins qui y conduisent, laissant aux terroristes le champ libre, partout
ailleurs.
Perte de contrôle du Sinaï
Une source sécuritaire
aurait avoué au quotidien al Masry al Yom que la péninsule échappait au
contrôle des forces de sécurité, malgré tous leurs efforts – d’autant qu’elles
sont agacées par les déclarations attribuées au ministre israélien des Affaires
étrangères Lieberman, qui aurait dit que le l’Égypte représentait un plus grand
danger que l’Iran pour Israël. Selon cette même source, le gouvernement central
n’aurait toujours pas donné le feu vert à une campagne de grande ampleur contre
les djihadistes, se contentant de
demander au Hamas de mieux contrôler les tunnels !
La classe politique,
elle, s’intéresse de près au problème. Une délégation de la Commission
parlementaire pour la défense nationale et la sécurité s’est rendue au Sinaï du
nord pour prendre la mesure de la situation, étudier la question des tunnels et
de la contrebande et évoquer les
sabotages du gazoduc. Les chefs bédouins rencontrés leur auraient demandé de réviser
l’accord de paix avec Israël qui, selon eux, ne permettrait pas d’assurer la sécurité de la péninsule et
de les intégrer dans le système de défense. Ils voulaient, semble-t-il, réduire
la démilitarisation de la partie centrale de la péninsule et voir la création
des unités de bédouins évoquées plus haut -deux mesures contraires aux
dispositions du traité.
On attend encore la publication du rapport officiel de la
visite ; ce qui est sûr c’est que les membres de la délégation, pour la plupart Frères musulmans et salafistes,
n’auront pas la tâche facile. Conscients de la gravité de la situation, qui
menace la sécurité du pays, il leur faudra trouver un compromis entre leur
haine profonde pour Israël et la nécessité de mettre fin à la contrebande d’armes
et de rétablir l’ordre dans la péninsule
pour en assurer le développement.
Promesses
Plusieurs candidats aux élections
présidentielles se sont aussi rendus dans la région, notamment Amr Moussa et
Mohamed Morsi, (le candidat des Frères musulmans) qui ont promis l’un et
l’autre d’améliorer la situation
économique. Morsi a profité de l’occasion pour proclamer que l’Égypte, sous la
direction des Frères, s’emploierait à la conquête de Jérusalem (euphémisme pour
la destruction d’Israël). Hamdein Sabahi, candidat du parti néo-nassériste,
partisan de la dénonciation des accords de paix avec Israël, qui avait déclaré
son intention de venir au Sinaï, avait reçu des menaces de mort ; ne se
laissant pas intimider, il arriva au nord Sinaï ; devant l’ampleur des
manifestations contre lui il dut rebrousser chemin. Il faut dire que Sabahi
s’oppose avec véhémence à l’emprise de l’islam sur l’Égypte et que c’est cela,
et non son hostilité envers Israël, qui a sans doute déclenché les
manifestations !
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| Kamal Ganzouri |
Le 15 avril dernier, le premier ministre Kamal Ganzouri a
tenu une réunion au plus haut niveau pour débattre des projets de développement
du Sinaï ; il y avait là les ministres de la planification, de la
construction et des transports ainsi que les gouverneurs du Sinaï du nord et du
sud. Lors de la conférence de presse qui suivit, la ministre de la
planification énuméra les plans d’envergure – mais à long terme – élaborés pour
améliorer le sort des habitants de la péninsule. Remise de la moitié des dettes
des paysans, création d’une autorité pour le
développement du Sinaï, attribution de terres aux fermiers, bonification
de ces terres et raccordement aux réseaux d’approvisionnement en eau, création
d’une zone industrielle, développement du port maritime et de l’aéroport d’El
Arish, élargissement du port de plaisance de Taba, construction de voies ferrées, création d’une
université dans le nord Sinaï, augmentation des quantités d’électricité
fournies…Toutes choses que les bédouins réclamaient en vain depuis des dizaines
d’années.
Mesures économiques
Quelques jours plus
tard le ministre des transports ajoutait que, devant l’importance stratégique de
la région, le gouvernement avait décidé de créer deux nouveaux points de
passage entre la péninsule et la vallée du Nil, un tunnel pour voitures au sud
de Port Saïd et un tunnel ferroviaire sous le canal de Suez. Selon le ministre,
ces mesures nécessiteront des
investissements de l’ordre de cinq
milliards de dollars ; il espère pourvoir compter sur l’assistance
financière d’organisations
internationales et arabes. L’Égypte aujourd’hui est bien incapable de financer
elle-même ces ambitieux projets où il faut peut-être voir davantage un vœu
pieux pour faire patienter les bédouins qu’un programme réaliste.
L’armée égyptienne,
qui est à la tête d’un énorme empire économique , a promis le 25 avril, jour anniversaire du retour du Sinaï
à l’Égypte dans le cadre des accords de paix, une contribution de 400 millions de livres égyptiennes – soit 56
millions de dollars au cours actuel – à la réalisation de certains des projets,
soulignant ainsi l’importance qu’elle accorde au Sinaï et à ses problèmes. Par
ailleurs les bédouins ont été assurés que dans le cadre de la réforme du droit
foncier au Sinaï, ils pourraient inscrire une partie de leurs terres à leur
nom, à condition de s’engager à ne pas les vendre à des étrangers. (Il s’agit
ici des israéliens, que les égyptiens soupçonnent toujours de vouloir faire mainmise sur la péninsule). Autre
engagement, celui de remettre en liberté
les prisonniers impliqués dans les opérations terroristes à Taba et à
Sharm Al Sheikh, ayant accompli la moitié
de leur peine, et d’accorder un nouveau procès pour les condamnés à mort ou a
perpétuité.
Ce sont de beaux projets qui transformeraient la
péninsule et combleraient les bédouins. Seulement, personne ne se fait des
illusions : tout cela n’est pas pour demain. En attendant il est urgent de rétablir stabilité et sécurité au
Sinaï. Malheureusement l’armée en est pour le moment incapable. Il va falloir
attendre la nouvelle constitution, l’élection du président et le retour des
généraux dans les casernes. On verra alors comment les nouvelles
institutions s’attaqueront au problème.
Israël, qui appelle de ses vœux un développement économique qui calmerait le
jeu au Sinaï, reste sur le qui vive.






















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