LA DÉTRESSE DES RICHISSIMES PAYS DU GOLFE
Par
Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte
Fellow
of the Jerusalem Center for Public Affairs
http://benillouche.blogspot.com/2012/05/la-detresse-des-richissimes-pays-du.html
http://benillouche.blogspot.com/2012/05/la-detresse-des-richissimes-pays-du.html
![]() |
| Le roi d'Arabie saoudite Abdallah bin Abdul Aziz (d) discute avec son homologue de Bahreïn Hamad bin Issa al-Khalifa, le 14 mai 2012 à Ryad |
Les six pays membres du Conseil de Coopération du Golfe - l’Arabie Saoudite, Bahreïn, Oman, Qatar, Émirats Arabes Unis, Koweït - ont tenu à Ryad, le 14 mai, une rencontre au sommet «pour consultation». Il s’agissait en fait de discuter d’une «Union des Pays du Golfe» qui viendrait renforcer leur position face à la menace iranienne mais aussi aux convulsions qui secouent la région depuis le «printemps arabe».
Union
des pays du Golfe
Il y a des mois que
cette union est à l’ordre du jour. Le roi d’Arabie Saoudite l’avait évoquée
lors du précédent sommet en décembre dernier. Selon lui, il est temps de passer
de la coopération à une véritable union qui ferait des pays du Golfe une
puissance avec laquelle il faut compter. Un comité préparatoire avait été alors
créé, chargé de préparer un programme et de le soumettre aux chefs de
gouvernements. Au terme de leurs discussions, la semaine dernière, les
dirigeants ont préféré ne pas prendre de décision et ont demandé au conseil des
ministres des affaires étrangères de revoir ce programme afin qu’il soit
discuté à nouveau lors de la prochaine réunion du Sommet du Conseil de
Coopération dont la date n’est pas encore fixée.
Une étude de
l’institut saoudien pour les Études Diplomatiques, publiée la semaine dernière,
fait l’analyse des menaces pesant sur les pays du Golfe, au premier rang
desquelles se trouve l’Iran. Le Shah aspirait déjà à renforcer son influence dans la région pour
prendre le contrôle des gisements de pétrole et des lieux saints de l’islam. La
«république islamique» fondée par Khomeiny, pour exporter la «révolution
islamique» - imposer l’islam chiite aux pays du Golfe et à l’ensemble du
monde arabe – s’y emploie toujours.
Danger
iranien
Or l’Iran a une population
de 75 millions d’habitants, une armée régulière de 500.000 hommes qui s’efforce
à développer sa force de frappe en
construisant des missiles à longue
portée et en renforçant sa marine de guerre. Sans parler de l’arme atomique
dont elle veut se doter et dont elle pourrait disposer dans un très proche
avenir ; d’ailleurs l’Iran ne se laisse pas intimider par les lourdes
sanctions économiques imposées par la communauté internationale.
Face à ce géant il
faut bien reconnaitre que les pays du Golfe, avec une population de 17
millions dont 15 pour cent à peine sont des citoyens, le reste étant composé de
travailleurs immigrés pour la plupart originaires d’Asie, ne font pas le
poids. L’Arabie Saoudite, elle, compte
27 millions d’habitants dont un quart d’étrangers. Les six pays réunis peuvent
aligner 360.000 hommes, toutefois non seulement ils ne sont pas sous un
commandement commun mais encore ils sont dépourvus d’expérience.
| Premier défilé armée irakienne après départ des américains |
Le retrait des troupes
américaines de l’Irak a laissé un vide immense dont profite l’Iran. L’Irak est
loin d’avoir retrouvé la puissance qu’elle avait du temps de Saddam Hussein.
Elle est dirigée aujourd’hui par la majorité chiite – favorable à l’Iran – et
persécute la minorité sunnite au pouvoir du temps du dictateur déchu. Les pays
du Golfe rendent l’Amérique responsable de cette évolution catastrophique. Ils
reprochent aussi à Obama l’abandon brutal de Moubarak, fidèle allié de longue
date des États-Unis. La chute du rais, qui avait pris la tête du front arabe
pragmatique face à l’Iran a été durement ressentie par eux. Il y a donc une véritable crise de confiance
avec Washington.
Yémen et
Bahreïn
L’Arabie Saoudite est
également préoccupée par la situation au Yémen où le conflit entre les forces
politiques en présence menace de dégénérer en guerre civile et d’entrainer la
division du pays ; en effet au nord la rébellion des tribus houthistes se
poursuit tandis qu’Al Qaeda renforce son emprise dans un certain nombre de
régions et ne cache pas ses intentions hostiles vis-à-vis du régime de Ryad.
Par ailleurs, les pays
du Golfe se sentent menacés par le Printemps Arabe dont les effets risquent de
se faire sentir chez eux. Ils ont vu s’effondrer, dans plusieurs pays arabes,
les régimes dictatoriaux établis au siècle dernier et comprennent que, s’ils
veulent conserver encore un peu leurs privilèges, ils doivent s’unir pour créer
une entité nouvelle susceptible de dissuader les ennemis de l’extérieur tout en
trouvant le moyen d’affronter les problèmes de l’intérieur. Telles sont les
conclusions de l’institut saoudien.
![]() |
| Manifestation de chiites au Bahrein |
En fait Bahreïn
doit faire face à une rébellion qui a
débuté au début de l’an dernier. La famille royale sunnite au pouvoir peine à
en venir à bout et a dû faire appel à son voisin saoudien. Craignant les
conséquences dramatiques qu’aurait la chute du régime pour toutes les
monarchies du Golfe, ce dernier dépêcha 1.500
soldats et des tanks appartenant
au «Bouclier du Golfe». Il s’agit de la force spéciale créée dans les
années 80 dans le cadre de l’accord de défense des six pays du Golfe dont la mission
était de protéger chacun des pays membres contre une attaque venue de
l’extérieur. Cette force qui compte 30 000 soldats est stationnée et s’entraîne
dans le nord de l’Arabie Saoudite à proximité de la frontière avec
l’Irak et le Koweït. Il n’y avait pas d’attaque extérieure contre Bahreïn mais
les saoudiens ont estimé que la situation constituait un danger véritable pour
tous les pays de la région et justifiait l’intervention de la force.
L’Iran condamna en
termes virulents «l’invasion saoudienne», qualifiée d’ingérence dans les
affaires intérieures de Bahreïn. Les puissances occidentales condamnèrent
mollement ; toutefois les États-Unis déclarèrent un embargo de la vente
d’armes à Bahreïn…. Mais pas à l’Arabie Saoudite. Il y a encore des manifestations
sporadiques et la force d’intervention est toujours en place. La forte majorité
chiite du pays proteste contre la discrimination et l’oppression dont elle est
l’objet de la part de la minorité sunnite au pouvoir. Selon Bahreïn c’est
l’Iran qui fomente la sédition pour faire tomber les sunnites et «récupérer»
Bahreïn qu’elle considère comme sa quatorzième province.
L’Arabie Saoudite
n’est pas épargnée ; l’an dernier des émeutes ont éclaté à l’est du pays
où la minorité chiite se plaint aussi de discrimination. Le gouvernement a
réussi à y mettre fin par la force – et
a distribué des milliers de dollars à chaque famille. Le calme est revenu mais
le feu couve sous la cendre. En dépit du silence des médias, on sait que des
affrontements sporadiques ont lieu un peu partout et sont violemment
réprimés.
Les pays du Golfe sont
parfaitement conscients de la menace existentielle qui pèse sur eux mais
n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la façon de réagir. Ils ont beau se
méfier désormais de l’Amérique, ils savent que c’est leur principal défenseur.
Il s’agit d’une communauté d’intérêts. La plus grande base navale américaine,
hors du territoire américain, est située à Bahreïn ; les trois bases
américaines au Qatar ont grandement facilité la guerre contre l’Irak ;
Koweït a été le principal point de transit des troupes américaines vers l’Irak
et c’est aujourd’hui encore un point stratégique pour les États-Unis face aux
événements d’Irak. Enfin et surtout, les américains ont déployé une force
navale considérable dans le Golfe à proximité des détroits d’Ormuz. Les
porte-avions qui patrouillent dans toute la zone constituent une force de
dissuasion sérieuse face à la menace iranienne de bloquer les détroits. D’un
autre côté les américains n’ont pas réussi à installer une base de missiles
antiaériens dans la région parce que les six pays du Golfe n’arrivent pas à se
mettre d’accord sur ce point.
![]() |
| Porte-avions USS Stennis au détroit d'Ormuz |
Dissuasion
L’Arabie Saoudite et
ses alliés du Golfe doivent impérativement créer un système de dissuasion, si
insuffisant soit-il : telle est la conviction de Ryad. Il y a plusieurs
années déjà, la monarchie saoudienne avait déclaré que si l’Iran se dotait de
l’arme nucléaire, elle n’hésiterait pas à s’engager aussi dans la course à
l’arme atomique. Une déclaration que
l’Iran a traitée par le mépris. Vers la fin de l’année dernière les saoudiens
ont invité le Maroc et la Jordanie à faire partie du Conseil de coopération du
Golfe, dans le but de former un bloc
conservateur pour se défendre des ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. On
ne voit pas très bien comment ce bloc aurait changé le rapport de forces
vis-à-vis de l’Iran ; quoi qu’il en soit l’initiative a été abandonnée,
l’Arabie Saoudite ayant compris qu’il lui faudrait contribuer des sommes
considérables pour aider les économies de ces pays très pauvres. De plus, la
Jordanie se refuse à s’aligner sur la position de Ryad qui soutient activement les révolutionnaires
syriens et fournit des armes à l’armée syrienne libre. Pourtant l’assistance de
la Jordanie, qui dispose d’une longue
frontière avec la Syrie, aurait été précieuse. Les saoudiens ne cachent pas
leur volonté de faire tomber le régime d’Assad, ce qui aurait pour conséquence d’affaiblir
l’Iran qui est le principal allié de ce régime.
![]() |
| Armée jordanienne |
Créer une union des
pays du Golfe comme le propose le souverain saoudien apparaît donc comme une
tentative désespérée pour réunir tous ces pays sous son autorité, établir un
commandement militaire commun, coordonner les achats d’armes aux États-Unis
et entraîner les troupes de façon à en faire une force aussi performante et
dissuasive que possible. La tâche n’est pas facile et la plupart des
commentateurs ne lui donnent aucune chance.
On sait, de ce qui a
filtré avant le sommet, qu’il est question de procéder graduellement. Dans un
premier temps Bahreïn, où la situation est la plus critique, se joindrait à
l’Arabie ; les autres pays suivraient. Seulement ces pays craignent
légitimement d’être «avalés» par leur puissant voisin et de perdre leur
indépendance. Ils se demandent aussi dans quelle mesure une union renforcerait
leur position vis-à-vis de l’Iran et les aiderait à résoudre leurs problèmes
internes. Le grand rêve saoudien, une véritable union de toute la péninsule
arabe – Yémen excepté – recouvrant 2.8 millions de kilomètres carrés, paraît
irréalisable. Qatar et Oman, qui ont de bonnes relations avec l’Iran, ne
veulent pas fâcher ce pays ; ils sont prêts à accepter une union
économique limitée, sans plus. Les Émirats Arabes Unis n’ont toujours pas réglé
leur vieux différend territorial avec l’Arabie Saoudite ; de plus des
questions économiques les opposent. Le Koweït ne s’est toujours pas prononcé,
sa forte minorité chiite s’opposant toute union avec l’Arabie Saoudite «défendeur
des sunnites» ; il agit donc avec la plus grande prudence. Bahreïn est
donc seul à soutenir ouvertement le projet, bien que là encore, il lui faudra
tenir compte de sa propre minorité chiite
qui a déjà proclamé son opposition à l’union.
Report projet union
Le projet d’union a
donc été renvoyé à un sommet ultérieur. Ses chances sont minces. En tout état
de cause, il ne s’agirait pas d’une véritable union effaçant les frontières
entre les pays qui ne seraient plus membres des Nations Unies, mais plutôt de
quelque chose de semblable à l’Union européenne. Faut-il rappeler que malgré
tous leurs efforts les pays du Golfe n’ont toujours pas réussi à créer un
marché commun ou une monnaie unique ? L’Arabie Saoudite va devoir se
pencher sur le côté économique du projet, bien que ce qui l’intéresse, c’est
d’unifier défense et politique étrangère sous sa direction.
De toute façon, cela
ne changerait guère la situation face à la menace iranienne bien que Téhéran
ait fait savoir combien le projet l’irritait. Son parlement a accusé les saoudiens
de vouloir «annexer Bahreïn», ajoutant une menace à peine voilée :
une telle mesure plongerait la région dans le chaos et les saoudiens se
retrouveraient avec les problèmes de Bahreïn. Larijani, le président du
parlement a dit que Bahreïn serait un morceau difficile à digérer pour l’Arabie
saoudite. Un autre parlementaire a même demandé l’annexion immédiate de Bahreïn.
Ce à quoi le ministre saoudien des affaires étrangères a répliqué que l’Iran
n’avait pas à s’immiscer dans les relations entre les deux pays.
![]() |
| Larijani |
Les pays du Golfe – et
l’Arabie en premier lieu – sont profondément inquiets mais n’arrivent pas à
élaborer ensemble une solution politique, militaire ou économique susceptible de changer les données du
problème. Ils sont incapables de représenter une force de dissuasion,
incapables aussi d’empêcher la progression des idées révolutionnaires, nées du
printemps arabe, qui demandent la fin des dictatures et de profondes réformes. Même
en Arabie Saoudite des voix se font entendre pour réclamer l’instauration d’une
monarchie constitutionnelle semblable à celles de l’Europe, où le parlement élu
gouverne et le monarque n’est plus que le symbole de l’unité de la nation. Rien
n’indique que la famille royale soit prête à envisager un changement aussi
radical.
Les américains continueront donc à être le seul rempart
véritable contre les convoitises iraniennes. Washington ne ménage pas ses
efforts pour renforcer ses alliés, tant en achetant leur pétrole qu’en
effectuant des transferts de technologie et en vendant d’énormes quantités
d’armes sophistiquées à l’Arabie Saoudite et aux Émirats. Les ventes d’armes au
Bahreïn ont repris. Le problème est que l’Amérique et ses alliés européens se
montrent incapables d’arrêter l’Iran dans sa course à l’arme atomique. Si
l’Iran réussit dans cette course, la situation dans la région serait
radicalement changée. Alors, au fond d’eux-mêmes, plus d’un pays du Golfe rêve
d’une attaque israélienne sur les sites nucléaires iraniens qui les délivrerait
- fut-ce pour un temps – de la menace. D’un autre côté, on ne voit pas très
bien ce qui pourrait sauver les pays du
Golfe et surtout l’Arabie saoudite d’un soulèvement.






















1 commentaire:
Les ennemis de nos ennemis sont nos amis; les pays pétroliers font tellement d'argent et déséqilibrent le système financier mondial, cela ne va pas durer
Enregistrer un commentaire