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jeudi 26 avril 2012

L'HOMME QUI TRAVERSE LE PONT ALLENBY CHAQUE MATIN par Sarah OLING




L'HOMME QUI TRAVERSE LE PONT ALLENBY  CHAQUE MATIN

Un conte philosophique de Sarah OLING

Pont Allenby

Pendant très longtemps, il n'y eut que la faim pour occuper son espace intérieur. La faim pour unique architecture, unique embryon de pensée. La faim, qui le tenait encore debout, juste parce qu'elle réclamait jusqu'à la dernière des parcelles de ce qui fut un être pensant en lui, pour tenter de s'apaiser. La faim exigeante et dominatrice, assassinait jusqu'au concept même d'une folle espérance de l'instant où elle ne serait plus. 

Pourtant, un matin, les oiseaux revinrent, puis avec eux la pluie et le soleil. La terre redevint nourricière, belle et bonne à ensemencer, puis à cultiver. La faim fut bannie, du moins de son espace à lui. Alors commença la quête. Son corps apaisé, son esprit s'ouvrit à une autre faim, tout aussi impérieuse, celle du Savoir. 

Il abandonna sa terre devenue fertile. Oublia jusqu'au nom même qu'il portait en ce lieu. Et devint un cherchant. Sans terre mais pas sans fondations, du moins le croyait-il... Il dévora des livres, dans une joyeuse impatience, le Talmud, le Tanah et la Torah, sans ordre ni mesure. Puis organisa de pantagruéliques banquets avec ceux qu'il considérait comme ses maîtres à penser. Ne les estima pas à la hauteur de sa faim. Embrassa toutes les religions. N'en choisit aucune. Plus il se croyait devenir «savant», plus son rapport au monde se rétrécissait.

Alors, il se souvint d'une conversation avec un de ses maîtres, au début du voyage. Une phrase, quelques mots auxquels ils n'avait prêté aucune attention, persuadé d'être sur la voie : «N’oublie jamais que tu es la somme et le commencement de tout»

Il reprit son bâton de pèlerin. Revint sur sa terre originelle. Comprit que sans le soleil, la pluie, les oiseaux, le blé ne pouvait germer. Et qu'un homme, pour être uni avec la Terre et  ses semblables en Humanité,  ne pouvait exister en étant que matière ou qu'esprit.

Et c’est ainsi que chaque matin, il surgit de nulle part, franchit le pont Allenby, arrive sur l'autre rive, sort d’une de ses poches des graines multicolores, les lance à la volée et chante, devant des passants médusés. Il ne les regarde pas et cependant les appelle, ne leur sourit pas et pourtant les irradie de lumière, tandis que des oiseaux se regroupent autour de lui. Il a cessé d’attendre. Il est…

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