Comme chaque
année, je participe à une lecture publique des noms des déportés juifs de
France. Ce jeudi 19 avril, elle aura lieu place des Terreaux à Lyon, à
l'initiative des Communautés Juives libérales de Lyon. Cette année, Yom HaShoah
revêt une importance particulière...
Le
grand-père
Je devais me
rendre à la fin de l'hiver avec quelqu'un, plus qu'une sœur, qui compte au
delà de l'explicable, à Rawa-Ruska. Un voyage officiel, mémoriel. Le
voyage ne s'est pas fait. Mais elle m'a raconté l'histoire de son grand-père,
cet homme fier et digne, militant anarcho-syndicaliste qui ne baissait les
yeux devant personne et qui a survécu dans cet enfer, depuis août 1942,
avant de s'en évader lors de la débandade des allemands devant l'avance
des soldats soviétiques.
C'est elle, en
filigrane derrière chaque mot de cet article, qui raconte l'histoire des médecins
juifs de Rawa-Ruska. J'avais moi-même entendu parler de ce camp de triste
mémoire par le père Patrick Desbois, alors que nous nous trouvions en Pologne,
ensemble, sur les traces de ce que je nommais alors «l'innommable». Le
propre grand-père du père Desbois avait subi le même sort que celui de mon
amie. Communauté de souffrance. Une nouvelle fois. Une fraternité qui avait
laissé une trace intangible dans la mémoire du père Desbois. Dans celle
de mon amie également. Des mémoires par procuration. Et qui demandent à
être entendues, même après tant d'années. Pour que la lumière puisse éclabousser
ce néant et ce chaos.
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| Père Desbois et son témoin en 2003 |
Jeudi , les
Dr Pierre Bader, Dr Joseph Bénichou, Dr Joseph Benzaken, Dr Léopold Berl,
Dr Roger Cahen-Pashcyoud, Dr Michel Moscovici, Dr Roger Nathan, Dr Tepper, Dr
Max Vassile, Dr Marcel Zara, seront présents, eux-aussi, dans cette
vibration intense née de la lente litanie de la lecture ininterrompue des
noms de tous ceux qui ne revinrent pas de «pitchi poï»...
Voici leur
histoire racontée par la petite-fille d'un de ceux qu'ils côtoyèrent.
L’histoire
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| Rawa-Ruska prisonniers stalag 12 |
Tous étaient
officiers dans l'armée française, médecins ou pharmaciens et prisonniers de
guerre. Ils ont eu le triste privilège d'être transférés les premiers, début
avril 1942, au camp de Rawa-Ruska, nouvellement recyclé en camp de représailles
pour les prisonniers de guerre français et belges, réfractaires,
saboteurs, récidivistes des évasions et qui n'avaient pas abandonné l'idée
de résister et de se battre par tous les moyens.
La spécificité du camp de Rawa-Ruska est d'être une
illustration parfaite et la matérialisation sur le terrain de la perversité
polymorphe des nazis. Peu connu, sinon des spécialistes ou de ses
survivants, Winston Churchill avait désigné Rawa-Ruska comme «le camp
de la mort lente, le camp de la goutte d'eau» , faisant allusion au
fait qu'il n'y existait qu'un seul robinet d'eau – non potable évidemment –
pour «desservir » un camp qui a compté jusqu'à 15.000 prisonniers
internés au même moment et soumis aux extrêmes du climat continental, -30
l'hiver et + 35 l'été, en terrain marécageux infesté de moustiques.
Le choix de la localisation géographique ne
tenait en rien au hasard, le camp était situé à la frontière polonaise, à l'ouest près de
Lviv, une des pointes du triangle de la mort, sur ce qui est aujourd'hui
territoire ukrainien mais était alors territoire de l'Union Soviétique et donc
échappait à la territorialité des accords de Genève protégeant le statut des
prisonniers de guerre. Après la guerre, pour la même raison, sa situation en
territoire soviétique et les prémisses de la guerre froide rendant impossible
toute enquête officielle sur place, le camp n'a pas été enregistré dans la
liste officielle des camps de concentration, déportation, représailles et
extermination.
Camp
polymorphe
Car polymorphe, le camp de Rawa-Ruska l'était. Au
procès de Nuremberg, l'avocat général fait état des « bestialités
innombrables et des outrages de toute nature dont ont été victimes les
prisonniers de Rawa-Ruska ». Tour a tour puis simultanément,
Rawa-Ruska fut :
- camp de détention de prisonniers de guerre russes, battus à mort par les gardes ukrainiens ou
passés systématiquement par les armes pour faire de la place aux nouveaux
arrivants,
- camp de représailles pour les prisonniers de guerre
français et belges – affamés, assoiffés, privés de leurs uniformes et autorisés
seulement à porter une seule couche de guenilles, sans sous-vêtements ni
chaussettes quelle que soit la température, soumis à des travaux forcés
ubuesques dont le seul but était de les faire mourir d'épuisement,
- terrain d'expérimentation pour déterminer la ration
calorique minimale nécessaire pour maintenir un être humain en vie,
- mais aussi camp de concentration et d'extermination
pour les habitants des «shtetls» de la région, des familles
entières, simplement abandonnés à leur sort, une fois dépouillés de tous
leurs vêtements, condamnés a mourir lentement d'épuisement, de faim, de soif ou
de froid entre les barbelés qui les encerclaient, sous les yeux horrifiés de
prisonniers de guerre impuissants parqués dans l'enclos voisin et dans
l'indifférence de leurs gardiens-bourreaux.
Solution
finale
La solution finale dans sa plus simple
expression, tellement économique en main d'œuvre et en équipement, même
si un peu moins rapide : laisser faire la nature.
Pourtant, dans ce dernier cercle de l'enfer, les nazis
ont échoué sur toute la ligne. Les prisonniers ne se sont pas démoralisés, ils
ont continué à essayer de s'évader, certains ont réussi, la solidarité s'est
organisée, et surtout, les médecins ont réussi à soulager et à soigner leurs
codétenus. En bons nazis habitués des mascarades morbides, comme celle de
Theresienstadt, les concepteurs du camp avaient installé une infirmerie
réglementaire selon les exigences de la convention de Genève. Ils y avaient
aussi affecté les médecins et le pharmacien qui permettaient de respecter les
apparences, mais, par contre, aucun matériel ni médicament... Sans doute un
pied-de-nez sordide destiné à humilier les soignants et à démoraliser les
patients.
C'était sans compter sur l'ingéniosité de ces
professionnels qui se mirent donc au travail avec un arsenal thérapeutique que
n'aurait pas renié un chamane de la préhistoire : de l'argile, du charbon
de bois, de l'urine, de la neige, des bourgeons de sapin et de l'écorce de
saule récoltés en secret et en prenant tous les risques, lors des corvées à
l'extérieur du camp...
Les victoires médicales minimes et dérisoires de ces
médecins entièrement dévoués à leurs patients, les mots qui apaisent et qui
soutiennent, le comportement exemplaire devant la souffrance partagée qui
redonne courage, tout cela était décidément intolérable au commandant du camp
qui fit séparer et transférer dans d'autres camps ce premier groupe de
soignants. Ils furent suivis au cours des mois par d'autres officiers français,
médecins et prisonniers de guerre, certains peut-être juifs, mais non
enregistrés comme tels. Leur dévouement fut identique et ils sont restés dans
la mémoire des survivants qui les ont connus comme étant l'honneur de leur
profession.
Leurs noms ne doivent pas non plus sombrer dans
l'oubli, les docteurs :
André Aurengo, René Barbot, Sylvain Binn, Jean Catteau, Serge Chambert, Chartres, Francis Cloez, Jacques Dedieu, René
Faivre, Fergis, Henri Frappier, Jean Garrigau, Jerôme Guérin, Robert Guiguet, Charles Hervy, Philippe Jagerschmidt, Robert Kany, Lacoste, Henri Lanussé (qui s'est évadé), G. Lardy, Oscar Lievain, Gustave Martinache, Painblanc, Louis Prost, Rhodez, Souffron, Seillier, Louis Stervinou, Velluz, Zwahlen.



















5 commentaires:
Je suis très heureux de lire un article de Sarah Oling qui est une amie très chère.
Amitiés
Hagay
Merci de rappeler ce fait generalement oublie que les prisonniers de guerre ont aussi ete pour quelques uns d'entre eux des resistants actifs a l'interieur de leurs camps et ne se sont pas resignes a leur sort. Et de faire comprendre que l'image de l'aimable Fernandel et sa vache etait bien loin de representer la realite de ceux qui ont subi les consequences de leurs actes d'insubordination, de sabotages et de leurs multiples tentatives d'evasion. Mais sans doute, a leur retour, comme pour les deportes, ces voix-la ont ete etouffees par indifference ou incomprehension. Ou simplement parce que, dans l'euphorie de la victoire on porte aux nues, et a juste raison, les resistants sur place, mais on laisse de cote les humilies, ceux qu'on percoit comme des vaincus, qui se seraient laisses enfermer sans combattre.
J'avais fait une promesse à l'époque au Père Patrick Desbois, je l'avais renouvelée... Etre un passeur de mémoire. Avec mes armes... Les mots. Nous sommes responsables de ce que nous ne dénonçons pas ou ne révélons pas, dès lors que nous en avons connaissance. Quel que soit le médium que nous utilisons. En conscience.
Heureuse également de retrouver parmi les "plumes" celle de mon ami Hagay Sobol.
merci pour ce témoignage, nous avons besoin de passeur de mémoire...
Les camps d'Auschwitz, Treblinka, Sobibor, Majdanek etc. ont médiatiquement éclipsé sinon effacé les horreurs des camps nazis en Ukraine et la participation barbare et zélée des kapos ukrainiens... qui avaient là matière vivante et fraiche non seulement pour exercer leur antisémitisme mais leur goût revanchard (sur Staline) et de crucifier en retour les prisonniers ou résistants politisés. Les médecins non juifs qui ont rejoint leurs frères juifs dans cet acte d'humanité devraient tous avoir un arbre à Yad Vashem à Jérusalem.
Je n'en connais pas la démarche mais j'y souscris avec ardeur.
En 1966 ( j'avais 23 ans) je suis parti à pied visiter Auschwitz-Birkenau, et en 2007 invité pour présenter un spectacle sur la Shoah à Lublin (Pologne) je visitais dans ses proches faubourgs, le 1er camps d'expérimentation et de mesure de "l'efficacité" des gaz, au camp de Majdanek. Je me suis retrouvé le jour de Yom Kippour à Majdanek ! En récitant le Kaddish dans l'une des chambres à gaz, je fus horrifié de découvrir que la voute basse de béton amplifiait de manière hallucinante le moindre souffle, le moindre son. Il y avait aussi des hublots qui servaient d'observation aux médecins nazis pour chronométrer les agonies, c'est ce qui les amena a choisir le Zyklon B. Cette tragédie du son produit par la voix humaine devaient rendre encore plus cruelles les dernières minutes des gazés.
Je ne sais si ce phénomène a été noté ailleurs, mais quand on a entendu sa propre voix à Majdanek, alors on sait ce que qu'ont pu être les cris de l'Enfer de ceux que l'on gazait par centaines.
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