LE GAZ DE LA DISCORDE
Par
Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d’Israël en Égypte
Fellow
of the Jerusalem Center for Public Affairs
Il ne
faut pas s’y tromper : malgré les déclarations lénifiantes des deux pays,
l’annulation de l’accord concernant la vente
du gaz égyptien à Israël n’est pas l’aboutissement d’un simple différend commercial. Rappelons que cet accord, conclu en
2005, a été immédiatement suivi par la signature par Israël et par l’Égypte
d’un mémorandum dans lequel le
gouvernement égyptien s’engageait à assurer la fourniture du gaz conformément à
l’accord conclu et aux accords qui pourraient suivre. L’annulation de l’accord doit donc être vue
comme une nouvelle démonstration de la dégradation des relations entre les deux
pays qu’a entrainée la chute du régime Moubarak.
Accord
important
Pourquoi cet accord était-il si
important ? Aujourd’hui la question de l’approvisionnement en énergie a
une dimension stratégique de premier plan. Cet approvisionnement nécessite de
lourds investissements. Tandis que le pays acheteur et son économie deviennent
dépendants, le pays vendeur bénéficie de
revenus considérables qui enrichissent
son budget national. Concernant la fourniture de gaz égyptien à Israël, l’accord était d’autant plus avantageux pour
les deux parties que les investissements d’infrastructure étaient relativement modérés
du fait de la proximité géographiquement : le gaz en provenance des gisements off shore de Port Said, était acheminé à El Arish et, de là, à
Ashkelon – soit une distance totale de 160 km. A titre de comparaison,
le pipeline qui va approvisionner l’Europe occidentale en gaz venant du
Turkménistan sera long de 3 500 kilomètres, d’où le coût élevé des
infrastructures et de leur entretien.
Israël comptait sur ce gaz pour produire de
l’électricité «propre» plus respectueuse
de l’environnement, à un coût moins élevé, ce qui devait favoriser l’essor de
son industrie et bénéficier à l’ensemble de l’économie. D’ailleurs c’est justement
à cause de cette proximité géographique qu’Israël avait commencé à s’intéresser
au gaz égyptien dans la seconde moitié des années quatre-vingt dix. Le coût
relativement peu élevé des infrastructures contrastait avec les équipements
nécessaires à l’importation et au traitement du gaz naturel liquide du type
LNG.
A
cette époque, le Qatar s’était déclaré prêt à fournir du gaz à Israël, mais à
Jérusalem on avait préféré le gaz égyptien, pensant qu’un accord de cette
importance ne pouvait que renforcer les liens entre les deux pays. Une opinion
partagée par le président Moubarak. Toutefois,
afin de se prémunir contre d’éventuelles fluctuations politiques, Israël
avait posé comme condition la signature d’un accord entre les deux pays
entérinant l’engagement de l’Égypte. Le préambule au mémorandum signé le 30
juin 2005 comprenait même une référence au traité de paix comme il suit : «Se
référant au traité de paix entre les deux pays signé le 26mars 1979, et
notamment à l’annexe 3 traitant des questions économiques, les deux parties
affirment leur volonté de développer leur coopération économique bilatérale
dans tous les domaines et notamment dans le secteur du gaz…». L’article 2 de ce mémorandum dispose que «le
gouvernement égyptien sera garant de la fourniture continue et ininterrompue du
gaz, conformément aux contrats signés ou qui seront signés entre EMG et la
compagnie d’électricité d’Israël pour une première période de quinze ans et
pour des périodes supplémentaires….et que la présente garantie s’appliquera à d’autres
institutions qui importent du gaz
égyptien.»
Rupture
unilatérale
Il est bien évident que compte tenu de cet
engagement sans équivoque, la rupture unilatérale du contrat par l’Égypte ne
peut se résumer à une simple affaire commerciale et à un désaccord entre
fournisseur et acheteur. C’est la violation d’un accord international, c’est
aussi tourner le dos au traité de paix qui mentionne expressément la vente du
pétrole à Israël, ce qui est à la base de l’accord entre les deux pays.
Le gaz était fourni par la compagnie nationale égyptienne de gaz à la
société EMG – East Mediterranean Gas Company - qui en assurait la
commercialisation en Israël. Cette compagnie, comme l’Autorité égyptienne du
pétrole assuraient la liaison entre EMG et le gouvernement égyptien ; il
n’est pas concevable que leur décision ait pu être prise sans consultation
préalable avec le ministère égyptien de l’énergie et la junte militaire. On
aurait pu s’attendre à ce que la junte, qui dirige le pays depuis la chute
de Moubarak, ne ménage pas ses efforts pour sauvegarder l’une des
expressions les plus tangibles du traité de la paix - la fourniture du
gaz à Israël. Faut-il souligner que la paix a donné trente trois ans de
stabilité à l’Égypte ? Cette période
aurait dû lui permettre de se tourner vers le développement de son
économie – ce qui n’a malheureusement pas été fait.
Il
convient aussi de souligner que depuis la révolution le pipeline qui traverse
le Sinaï a fait l’objet d’attaques
répétées – quatorze à ce jour – et l’Égypte n’a pu assurer que de dix à vingt pourcent
de l’approvisionnement contractuel en 2011, un chiffre encore plus bas pour
2012. Ce qui a causé de lourds dommages à l’économie d’Israël, dont le PNB
aurait fléchi de 1,5% selon les estimations du ministère israélien des Finances
du fait du recours à des combustibles de substitution plus polluants et plus
chers, entraînant une augmentation des prix à la consommation. En annulant l’accord l’Égypte reconnait
qu’elle n’a pas l’intention de prendre des mesures efficaces contre ceux qui sabotent le pipeline au Sinaï afin
d’assurer à nouveau la fourniture du gaz ; bien au contraire elle tourne définitivement le dos à l’accord
et à ses obligations et refuse de prendre en considération les dommages
considérables causés à l’économie d’Israël.
Caution
de la junte militaire
La junte militaire ne peut pas ne pas avoir
pris la mesure de cette décision qui va à l’encontre de son propre intérêt. La
situation économique continue à empirer, le tourisme est en crise, les réserves
en devises sont en chute libre et les investisseurs ont disparu tandis que le chômage
progresse à toute vitesse. Certes, on a pu avancer qu’il y a eu un malentendu
entre le fournisseur et cette junte, qui s’est trouvée entrainée un peu malgré
elle a posteriori. Le fait est que le 22 avril, immédiatement après la
publication de l’annulation, le ministère égyptien de l’énergie avait démenti
l’information. Ce démenti est resté sans suite. Le gouvernement aurait été pris
de court par l’enthousiasme suscité dans le public par la nouvelle et se serait trouvé dans l’incapacité de faire marche
arrière.
Alors que s’est-il passé au
juste ? La junte a-t-elle décidé de
lever les bras devant les attaques
répétées contre le pipeline ? Cela parait incroyable. L’armée égyptienne
serait-elle incapable d’assurer la protection de la portion du pipeline en
territoire égyptien ? A l’heure où la confrontation entre le Conseil
Suprême des Forces Armées et les Frères Musulmans – opposants de toujours à la
vente du gaz et aux accords de paix – met le pays à ébullition, l’armée
a-t-elle voulu jeter du lest en prenant une décision qui lui a valu un regain
de popularité ?
Ce
qui est sûr c’est que tout cela a un prix. L’Égypte prend le risque d’effrayer
davantage encore les investisseurs étrangers; elle prend surtout le risque
d’avoir à payer cher une violation unilatérale du contrat. Les juristes
égyptiens sont les premiers à reconnaître que l’Égypte a peu de chance de voir
les tribunaux prendre son parti et les pénalités risquent d’être lourdes. Les arguments
avancés par les égyptiens ne sont guère
convaincants : les israéliens n’auraient pas honoré leurs obligations et
n’auraient payé qu’une partie des sommes dues. Compte tenu du peu de gaz
fourni, ce n’est guère crédible et d’ailleurs pourquoi ne pas avoir d’abord
fait appel au gouvernement israélien, signataire du mémorandum, en lui
demandant d’intervenir ?
Causes
réelles
Il doit bien y avoir une explication,
dira-t-on. En voici une, qui circule dans les milieux «informés». Les
actionnaires israéliens ont récemment
intenté un procès au fournisseur pour violation de ses engagements et non
fourniture des quantités de gaz prévues. Des sommes considérables sont en jeu. Les
égyptiens ont peut-être voulu faire pression sur les israéliens et les amener à
retirer leur plainte, et se sont trouvés dépassés par les événements. Si
c’est le cas, il s’agit d’une attitude
d’une naïveté ou d’une stupidité renversante.
Ce
qui est malheureusement évident c’est que cet épisode envenime davantage encore
les relations entre Israël et l’Égypte. Les gouvernements des deux côtés de la frontière tentent
encore de minimiser l’importance de la crise. Mais pour combien de temps ?
Et si Israël reste sans réagir, ce sera interprété comme une marque de
faiblesse. Devant l’hostilité grandissante manifestée par le public égyptien, sous
l’influence des Frères Musulmans, vis-à-vis d’Israël et des accords de paix,
cette marque de faiblesse pourrait ouvrir la voie à de nouvelles provocations.




















Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire