FILLON : LA MALÉDICTION DES PREMIERS MINISTRES
Par
Jacques BENILLOUCHE
![]() |
| Philippe Seguin |
Philippe Seguin faisait partie de ceux dont
le charisme était contagieux. Il ne s’agit pas d’un jugement subjectif lié au
fait qu’il était originaire de Tunisie, mais parce qu’il faisait partie des
gaullistes de gauche qui incluaient dans leur programme une dose importante de mesures
sociales. Comme de Gaulle, il n’aimait pas les étiquettes et il ne se voulait ni
de droite et ni de gauche. Il avait participé à l’entrée en politique de son poulain,
François Fillon, pour qui certains avaient une admiration sans faille en raison
justement de cette proximité politique. Les deux étaient de vrais serviteurs de
l’État, des hommes discrets, francs et compétents mais à la différence, François
Fillon a subi pendant cinq ans le poids d’un président omniprésent qui l’a
étouffé.
![]() |
| Sarkozy-Fillon |
Un État en faillite
Il n’a pas attendu 2012 pour dire qu’il «était
à la tête d’un État en faillite». Tout comme Seguin, écarté des affaires de l'Etat en raison de sa franchise, Fillon savait qu’il
fallait dire la vérité au peuple et mettre en évidence le poids de
l’Europe sur les décisions françaises. Seule consolation, Philippe Seguin a quand même reçu la consécration en occupant, à la fin de sa vie, la tête du plus grand
Corps de l’État, la Cour des Comptes.
![]() |
| Aubry-Fillon |
Le dernier débat à la télévision entre Martine
Aubry et François Fillon, malgré la haine qui s’exprimait ailleurs durant cette campagne
électorale, a permis d’aborder avec sérénité et courtoisie les problèmes les
plus cruciaux de la France, sans que le ton ne soit jamais monté et sans que les
invectives ne se soient exprimées. On le doit à la bonne tenue du premier
ministre. Au vu des résultats du premier tour, il est fort probable que, si
Nicolas Sarkozy avait laissé sa place en raison des difficultés annoncées par
les instituts de sondage, François Fillon aurait été élu car il agrégeait sur
lui à la fois les soutiens de gauche et de droite. Il était en tête de tous les sondages de popularité des personnalités de la majorité pendant cinq ans. Mais il a accepté d’être sacrifié
sur l’autel de la discipline du parti.
Il est probable que 2012 sera pour l'UMP une opportunité gâchée qui reporte à au moins cinq ans l'avènement de la droite au pouvoir. En ne choisissant pas François Fillon, pour faire plaisir à Nicolas Sarkozy, la droite a certainement manqué une occasion.D'ailleurs Nicolas Sarkozy apparait très seul à cette élection contrairement à celle de 2007. Fillon se distingue de Sarkozy par des prises de position fermes, sans concession, en particulier vis-à-vis du Front National :«Le FN prône le repli de la France sur elle-même, refuse d'accepter que la France est une Nation d'intégration qui a été enrichie par le travail de générations d'étrangers et exclut toute solidarité européenne au moment où nos nations en ont le plus besoin».
Il est probable que 2012 sera pour l'UMP une opportunité gâchée qui reporte à au moins cinq ans l'avènement de la droite au pouvoir. En ne choisissant pas François Fillon, pour faire plaisir à Nicolas Sarkozy, la droite a certainement manqué une occasion.D'ailleurs Nicolas Sarkozy apparait très seul à cette élection contrairement à celle de 2007. Fillon se distingue de Sarkozy par des prises de position fermes, sans concession, en particulier vis-à-vis du Front National :«Le FN prône le repli de la France sur elle-même, refuse d'accepter que la France est une Nation d'intégration qui a été enrichie par le travail de générations d'étrangers et exclut toute solidarité européenne au moment où nos nations en ont le plus besoin».
Cette situation du retrait volontaire d'un
premier ministre n’est pas nouvelle. La Constitution française est vraiment mal
adaptée car les premiers ministres subissent depuis 1958 la malédiction du
pouvoir. Ils sont en première ligne, jouent toujours le rôle de fusible du président
mais en revanche, ils n’ont le pouvoir que de se taire.
Constitution
taillée pour de Gaulle
L’origine du malaise tient au fait que
le général de Gaulle avait commandé une constitution taillée à sa mesure. Le
duo président-premier ministre fonctionnait alors parfaitement en phase. En
effet Georges Pompidou était à ses côtés depuis 1944 et le suivit ensuite dans
sa traversée du désert comme collaborateur puis, comme directeur de cabinet dès
son retour au pouvoir en 1958. C’est dire combien leur longue relation fut
basée sur la confiance et l’amitié mais, ces deux Grands avaient accepté dès le
départ leur rôle respectif. L’entente fonctionna au beau fixe jusqu’en avril
1962 date à laquelle Pompidou, nommé premier ministre, commença à vouloir
exister. A partir de ce moment, les divergences s’accumulèrent et les tensions
conduisirent le Général à se séparer de lui en 1968 et, conséquence ultime, à
ne pas appuyer sa candidature à l’élection présidentielle.
![]() |
| Pompidou et de Gaulle |
La cohabitation peut parfaitement
résister au temps à condition que le premier ministre ne fasse jamais preuve
d’une velléité à être calife à la place du calife. Le président en place a
cette tendance fâcheuse à s’offusquer dès que son vassal songe un instant à le
remplacer. Georges Pompidou avait écrit au Général, comme pour s’excuser
d’envisager de s’assoir à son fauteuil : «Que puis-je vous dire, mon
Général, qui m’avez tout appris, sinon que votre image ne cessera de grandir,
que rien, et surtout pas l’ingratitude, ne peut lui nuire, et que celui qui
sera peut-être appelé à vous succéder officiellement ne pourra qu’essayer de
n’être pas trop indigne ?».
La
Constitution, lacune extrême, empêche le numéro deux d’exister parce qu’il
tient sa nomination et son avenir du président. Cette crise d’identité a
toujours été flagrante comme l’avouait Pompidou : «je tiens le rôle du chef
de l’État pour essentiel, mais, par contre je ne saurais continuer ma tâche, ni
porter mes responsabilités qu’autant que je suis ou que je serai pleinement
d’accord sur tous les aspects de la politique qu’il m’appartient d’ailleurs de
conduire au fur et à mesure des événements avec le gouvernement dont je dirige
l’action».
Duos
en concurrence
La frontière, mal définie entre les
pouvoirs du président et du premier ministre, a toujours conduit à un clash qui
amène invariablement des binômes parfaitement solides à se combattre, sinon à
se détester. Les rivalités personnelles éclipsent souvent l’amitié et prennent
le pas sur les enjeux politiques les plus fondamentaux. Pourtant les duos se
préparent et s’organisent avant l’élection pour donner au peuple une image
rassurante même si parfois la trahison peut servir à atteindre le sommet.
Jacques Chirac avait comploté contre le chef de son parti, Chaban-Delmas, pour
s’associer avec celui du Centre afin d’obtenir la place de chef du
gouvernement. Mais la gangrène sévit à la racine. On l’a vu s’ébaucher entre
Pompidou et Chaban-Delmas, atteindre la virulence entre Giscard d’Estaing et
Chirac, se jouer à fleuret moucheté entre Mitterrand et Rocard et puis
s’envenimer entre Chirac et Sarkozy.
![]() |
| Rocard-Mitterrand |
Fort de la légitimité du suffrage
universel, le président s’arroge tous les pouvoirs, presque féodaux, parce
qu’il est inamovible tandis que le premier ministre, nommé par le président,
est à la merci du fait du Prince ou d’une motion de censure du Parlement.
L’omnipuissance de l’Élysée tend à écraser les personnalités et pour peu que le
second s’arroge le droit de décider et non pas d’exécuter, le conflit devient
ouvert. Mais le problème peut devenir inquiétant lorsque deux amis, Nicolas
Sarkozy et François Fillon, qui avaient préparé ensemble durant deux ans leur
programme et leur campagne électorale, en viennent à des situations extrêmes dès
le début du quinquennat.
A
peine quatre mois !
Mais c’est la première fois dans
l’histoire de la cinquième république que les relations se sont dégradées aussi
vite entre les deux têtes exécutives. Pourtant, contrairement aux situations
précédentes, le premier ministre n’était pas en compétition pour la présidentielle.
En affirmant : «Je suis à la tête d’un État en faillite», Fillon avait nargué
le président sur deux points. Il savait bien sûr que Nicolas Sarkozy était au
sommet mais il avait tenu à se poser en acteur de la République. D’autre part, il
voulait insinuer qu’il était le seul à dire la vérité sans en avoir peur. Il
cherchait en fait à apporter ses propres inflexions tout en mettant mal à l’aise
son suzerain. La rivalité qui s’est faite jour, aussi vite, provenait
certainement de la personnalité envahissante d’un président voulant user de
tous les rôles en laissant derrière lui des cadavres.
Michel
Rocard en a beaucoup souffert et sa carrière, qui s’ouvrait sur de belles
perspectives, a été brisée par la décision d’un seul homme. Les similitudes
avec Fillon sont étranges. D’ailleurs, interrogé le 24 avril 2012 sur Canal+ sur les
premiers ministres de la cinquième, François Fillon a sans hésitation marqué sa
préférence pour Michel Rocard. Effectivement Michel Rocard et François
Mitterrand, qui se sont toujours détestés, ont tenu plus de trois ans ensemble
et le cessez-le-feu établi entre eux a permis des avancées politiques et
sociales. Rocard a pu organiser son mouvement de croissance en créant le RMI et
la CSG pour couvrir ses dépenses. Seul le machiavélisme de Mitterrand a eu
raison de la forte tête du PS qui aspirait à la candidature suprême.
Mitterrand, pourtant gravement malade, a préféré se représenter en 1988 plutôt
que de voir son premier ministre élu à la tête de la France. Michel Rocard avait eu l'élégance d'annoncer qu'il ne se présenterait contre l'éventuelle nouvelle candidature de Mitterrand.
Accrochages
Sarkozy-Fillon
Les accrochages ont été nombreux entre
Sarkozy et Fillion et certains ont été portés à la connaissance de l’opinion
publique. Alors que le budget 2008, le premier de la nouvelle équipe, était en
cours de discussion, Sarkozy flinguait déjà son premier ministre qui se permettait
en privé, lui aussi, d’user d’un langage imagé : «nous sommes dans une merde
noire». Fillon savait que, pour rétablir les comptes boiteux du pays, il avait besoin d’un soutien franc et massif
qu’il n’a pas eu : «il y a de grosses divergences entre moi et l’Élysée, la
guerre a commencé». Dire la vérité est une qualité qui n’est pas de mise en
politique puisque seule la langue de bois est recommandée pour endormir les
électeurs déçus. François Fillon croyait ouvrir une nouvelle ère politique
moderne fondée sur la vérité et le pragmatisme mais, il reçut en plein visage
la hargne d’un président n’acceptant pas qu’une tête dépasse dans l’aréopage de
ses courtisans : «Fillon déconne complètement. Il veut exister mais il me
fait chier. Je vais le dégager en mai».
Avenir
incertain
La situation économique de la France ne pouvait
pas permettre une dualité aussi tendue entre les gouvernants car il altérait
l’efficacité de l’exécutif en tendant à faire des français des victimes. Ils ont
été les premiers à subir les conséquences néfastes d’une guéguerre stérile lorsque
le conflit s’est installé ouvertement et de manière permanente. Le premier
budget n’augurait rien de bon sinon pour ceux des français déjà privilégiés. La
suppression de 22.921 postes de fonctionnaires en 2008 a permis à peine de
stabiliser la dette à 64% du PIB contre 64,2 en 2007 mais a maintenu le budget
en déficit de 2,3%.
Les chiffres
se sont ensuite dégradés parce que la mainmise de Sarkozy sur le gouvernement
a empêché Fillion d’agir à sa guise, entrainant des sondages qui ont attesté
de la désillusion de la majorité du pays. Le
président pensait avoir plus d’efficacité s’il intervenait seul dans les
affaires de l’État, quitte à se défaire du boulet de son premier ministre. Il
aurait rêvé de modifier la Constitution pour rejoindre les pays
anglo-saxons en donnant la totalité du pouvoir à une seule tête. L’institution
d’un régime présidentiel aurait eu au moins
l’avantage immense de mettre fin à la malédiction qui pèse toujours sur la tête
des premiers ministres. Il ne reste plus à François Fillon qu’à se préparer
pour 2017 en se remémorant les principes de son mentor, Philippe Seguin, qui
lui avait appris à gouverner aussi bien pour la droite que pour la gauche.
![]() |
| Fillon-Seguin |




















2 commentaires:
Cher monsieur Benillouche,
Je partage votre admiration pour Philippe Séguin qui, en effet a été un très grand serviteur de l'état. Et pour tout vous dire je l'ai soutenu, lorsque avec Charles Pasqua et Philippe de Villiers, il militait contre la signature du traité de Maastricht. S'ils avaient eu une semaine de plus de campagne, sans doute aurions nous pu espérer avoir cette Europe des nations que tant d'Européens appellent de leurs voeux.
Pour la suite de votre article, j'ai une autre vision concernant François Fillon.
Même si vous pouvez écrire "la malédiction des premiers ministres" - d'autres ont parlé de "l'enfer de Matignon" - il n'en reste pas moins, que à part Georges Pompidou, François Fillon tient le record de longévité à Matignon. Et quelles qu'aient pu être les dissensions au sein du couple Sarkozy-Fillon, ce dernier n'en a pas éprouvé le besoin de se suicider comme Bérégovoy naguère.
Enfin, et pour finir, ce n'est un secret pour personne, que Fillon brigue un mandat de député de Paris et au-delà, la mairie de la capitale, dont personne ne doute qu'elle soit à sa portée, ce qui sera un excellent tremplin pour accéder à la présidence de la République en 2017, que Sarkozy soit élu en 2012, ou pas.
Bravo Marianne Arnaud,
Vous écrivez bien et vous pensez juste!
Un Premier Ministre qui garde son poste 5 ans avec un Président impétueux n, c'est en effet un excellent serviteur de l'Etat et il est curieux de ne retenir de ses qualités que celle d'appartenir à la sesibilité de gauche.
François Fillon est gaulliste et le Général qui a sauvé la France et a rassemblé le peuple de France deux fois, était-t-il de gauche ou de droite?
Il était au dessus des partis et des idéologies et il était LA FRANCE!
Enregistrer un commentaire