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dimanche 27 novembre 2011

L’EGYPTE S’ENTRE-DECHIRE par Zvi MAZEL


L’EGYPTE S’ENTRE-DECHIRE

Par Zvi MAZEL

Ancien ambassadeur d'Israël en Egypte
Fellow of JCPA (Jerusalem Center for Public Affairs)

"Place ... aux barbus" de Denis PESSIN du site Slate.fr
 http://www.slate.fr/content/place-aux-barbus

Les trois manifestations de masse qui se sont tenues vendredi au Caire reflètent bien la situation catastrophique – sur le plan politique et social- en Egypte. L’une, place Tahrir, réclamait à grands cris le départ des généraux et le transfert de leurs pouvoirs aux civils ; la seconde, à Abbasiya, demandait aux généraux de rester en place pendant la période de transition. Quant à la troisième, à l’initiative des Frères Musulmans (absents cette fois de Tahrir), elle s’est tenue devant Al Azhar aux cris de «libérer Al Aksa» et  était tournée contre Israël.

Pas de dialogue

Dix mois après la chute de Moubarak, les Egyptiens n’apprécient pas encore les vertus du dialogue. Le Conseil Suprême des Forces Armées y est pour quelque chose. A aucun moment il n’a cherché à consulter, à faire participer les forces nouvelles et anciennes au processus de décision. Tenant ses délibérations dans le secret, il a promulgué des lois qui faisaient l’unanimité contre elles: interdisant le droit de grève ou traduisant les «fauteurs de troubles» devant des tribunaux militaires. Plus de 12.000 civils ont ainsi été jugés et condamnés.
Curieusement, il y avait une exception: dès sa prise du pouvoir en février 2011 le CSFA a entretenu des contacts plus ou moins suivis avec les Frères Musulmans, convaincu qu’il s’agissait de la seule force politique de poids. Les généraux pensaient pouvoir arriver à un arrangement: ils permettraient aux «Frères» d’arriver au pouvoir – et ces derniers ne leur poseraient pas de questions sur les liens qu’ils avaient entretenus avec le régime Moubarak. On sait que des officiers en active ou à la retraite détiennent au moins un tiers de l’économie du pays et  qu’ils n’étaient sans doute pas étrangers à la corruption qui était la norme. Ces contacts, à l’abri des regards indiscrets, ont engendré une certaine coopération.
Ainsi lorsque l’armée soumit au référendum un certain nombre d’amendements à l’ancienne constitution, les Frères et les membres de l’ancien parti au pouvoir ont voté pour, alors que les partis laïcs et les forces nouvelles, qui demandaient une nouvelle constitution et non des changements cosmétiques, s’y opposaient. Le «oui»  l’emporta à une large majorité. C’est à ce moment que la rupture entre partis religieux et laïcs a eu lieu. D’ailleurs au cours des derniers mois les Frères musulmans n’ont généralement pas manifesté aux côtés des jeunes révolutionnaires et des partis laïcs, ne souhaitant pas voir les élections repoussées ; ils sont en effet persuadés de l’emporter dans la prochaine consultation et ne veulent pas laisser aux autres forces politiques le temps de s’organiser et de mieux se faire connaître.

Régime islamique et charia

Tout de même le CSFA a fini par comprendre, au bout d’un certain temps, ce qui était pourtant évident: les Frères comptaient sur eux pour arriver au pouvoir – mais dans le but d’instaurer un régime islamique et d’instaurer la Sharia. Cela, les officiers n’en voulaient à aucun prix. Faut-il rappeler que durant les longues années Moubarak l’une de leurs missions était de combattre le mouvement et de barrer à ses membres l’accès à l’armée?
La crise actuelle a commencé le 18 novembre. Les Frères avaient appelé à une manifestation de masse pour protester contre un mémorandum préparé par le vice-premier ministre à la demande du CSFA et fixant les principes qui devraient gouverner la future constitution. Il stipulait notamment que l’armée serait la garante des institutions, déterminerait seule son propre budget et ne serait soumise ni au contrôle parlementaire ni aux tribunaux civils.  Ce dernier point était essentiel, les officiers ne voulant à aucun prix être jugés pour des faits de corruption datant de l’époque Moubarak. Cette fois la coupe était pleine.
 Pourquoi avoir fait la révolution? Pour une fois unanimes, religieux et laïcs protestèrent avec véhémence, insistant sur le fait que l’armée devait se soumettre à l’autorité civile, pierre angulaire de la démocratie. Devant cette levée de boucliers et les manifestations, l’armée recula. Un nouveau document fut préparé. Cette fois il était dit en toutes lettres que l’armée était bien soumise à l’autorité civile et que son rôle était d’assurer la défense du pays; la plupart des articles litigieux avaient disparu. Il en restait un, tout de même que les Frères trouvèrent inacceptable.
Un Conseil de Sécurité National devait être établi ; dirigé par le Président élu, ce conseil traiterait de tout ce qui concerne l’armée – sécurité nationale et budget compris. Il pourrait ainsi barrer la route à une mainmise totale des Frères, d’autant que d’autres articles insistaient sur le respect des droits de l’homme – et de la femme, autre obstacle à l’instauration d’un régime islamique. Les Frères musulmans et les Salafistes virent là une tentative de faire de l’armée le garant du caractère laïque du pays – comme Ataturk l’avait fait pour la Turquie - et mobilisèrent leurs troupes pour la manifestation monstre du 18 Novembre. Les partis laïcs se trouvèrent fort embarrassés. D’un côté, ils craignent de voir les Frères remporter les prochaines élections, mais ils ne veulent pas voir l’armée se voir accorder un statut spécial ; de l’autre ils savent que seule l’armée est capable de barrer la route à un régime islamique, mais ils ne veulent pas de dictature militaire.

Les Frères absents

La manifestation de masse du 18 se déroula dans un calme relatif. Ce n’est que le lendemain que les choses commencèrent à se gâter. Les jeunes révolutionnaires et les salafistes retournèrent place Tahrir et réclamèrent le départ immédiat du maréchal Tantawi, qui est à la tête du CSFA. Les heurts se poursuivant, les généraux décidèrent de frapper un grand coup et la police fut chargée de chasser les manifestants. Le bilan? 41 morts et trois mille blessés. Devant l’ampleur de la catastrophe, le gouvernement présenta sa démission. Les ministres qui se savaient incapables de rétablir la situation ont préféré se retirer sur le point des pieds pour ne pas être accusés d’avoir pris part au massacre.
Les Frères musulmans, qui n’avaient pas participé à la protestation, se hâtèrent de déclarer qu’ils ne participeraient pas la nouvelle manifestation que les jeunes appelaient pour le vendredi suivant – 25 Novembre. Tantawi lâcha du lest une nouvelle fois ; dans un discours télévisé, le mercredi, il annonça que les élections présidentielles seraient avancées et se tiendraient à mi-juin 2012 et non plus début 2013. Il annonça également la formation d’un nouveau gouvernement répondant aux aspirations du peuple. Le lendemain jeudi, veille de la grande manifestation annoncée, la «millionia», qui devait rassembler un million de personnes pour «la dernière chance»,  le CSFA annonçait la nomination de Kamal Ganzouri au poste de premier ministre. Une nomination qui déclencha des clameurs de protestation place Tahrir et ailleurs. Cet homme politique de 78 ans, excellent économiste, est aussi un ancien premier ministre de Moubarak… Il s’est engagé à faire entrer les forces nouvelles dans son gouvernement.
Ganzouri et Tantawi
Où en est-on aujourd’hui ? Les manifestants n’ont pas quitté la place Tahrir et réclament le départ immédiat de Ganzouri et le transfert des pouvoirs à une autorité civile. Les Frères musulmans et les partis laïcs ne font plus confiance au CSFA mais ont compris que pour le moment, c’est ou l’armée ou l’anarchie ; ils veulent donc que les élections aient lieu comme prévu.

Situation chaotique

Et pendant que l’Egypte s’entre-déchire, le peuple est en état de choc. Islamistes, salafistes, laïcs, révolutionnaires de droite et de gauche s’opposent dans une confusion totale. Quant à l’armée, force est bien de reconnaître qu’elle ne peut pas quitter le pouvoir, car elle n’a pas à qui le transmettre. Il a bien été question de créer un comité présidentiel civil, ou de donner les rênes à la Cour Suprême, mais ces propositions sont très loin de faire l’unanimité car on ne voit pas comment des organisations qui ne sont pas représentatives, et n’ont aucun pouvoir exécutif, pourraient assurer l’ordre public et la bonne tenue du processus politique dans la situation chaotique actuelle.
Il semble bien donc que l’armée va continuer à diriger le pays pendant les élections ; souhaitons qu’elle entame enfin un dialogue franc et honnête avec toutes les forces en présence pour rédiger ensemble la constitution tant attendue. Mission impossible ? Il faut espérer que non.

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