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mardi 27 septembre 2011

LA LIBYE A LA DERIVE par Zvi MAZEL



LA LIBYE A LA DERIVE

par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d'Israël en Egypte
Fellow of JCPA (Jerusalem Center for Public Affairs)



Rien n’est encore résolu en Libye et l’avenir est incertain. Le Conseil National de Transition va-t-il pouvoir étendre son autorité sur l’ensemble du territoire? Les combats vont-ils se poursuivre, rendant impossible l’apparition d’un régime stable? Non moins important, y-a-t-il un consensus au sein du CNT  concernant la  formation d’un gouvernement,  la tenue d’élections, la rédaction de la constitution, et la remise en route du pays ? Quelle est la force véritable des Islamistes au sein du Conseil ? Dans quelle mesure vont-ils déterminer la nature du futur régime ?

Questions vitales

Ce sont là des questions vitales – et pas seulement pour la Libye.  Pour les pays européens de l’autre côté de la Méditerranée, la poursuite du conflit aurait de graves conséquences. Il leur faudrait, d’une part continuer à fournir une coûteuse assistance aérienne aux rebelles alors que leurs budgets de défense sont déjà bien réduits, et d’autre part affronter le flot de réfugiés venant de la Libye, y compris les réfugiés africains transitant par le territoire libyen. Ces deux préoccupations expliquent la récente visite de Sarkozy et de Cameron.
Certes, les rebelles se sont emparés de la capitale, Tripoli, mais le CNT est loin de contrôler l’immense pays qu’est la Libye, près de deux millions de kilomètres carrés et de vastes étendues désertiques. De violents combats sont en cours dans plusieurs zones clé. Les forces fidèles à Kadhafi tiennent encore en partie sa ville natale, Syrte, et résistent à Beni Walid. Pour leur part les  « rebelles »  soutiennent qu’ils ont « libéré » Sabhra et Jofra dans le Sahara central – une information encore non confirmée – où ils auraient trouvé un énorme dépôt de munitions comprenant des armes biologiques. Kadhafi s’était pourtant engagé à les détruire dans le cadre de son rapprochement avec l’occident en 2004.
Les partisans du leader déchu se battent avec courage et détermination alors que les rebelles, pourtant puissamment appuyés par les frappes aériennes de l’OTAN et par le soutien discret de forces spéciales européennes – en petit nombre il est vrai - manquent d’organisation, d’artillerie et de munitions. D’ailleurs l’OTAN a dû se résoudre à prolonger de trois mois son soutien aérien, sans lequel la rébellion aurait fait long feu. Le CNT a une lourde dette de gratitude vis-à-vis des pays européens et tout particulièrement de la France, qui a vigoureusement poussé à l’intervention.

Kadhafi encore libre

Selon un porte parole de Kadhafi, 17 mercenaires – français, anglais et qataris, auraient été capturés et vont être jugés publiquement. La France et la Grande Bretagne ont répliqué que leurs soldats n’étaient pas impliqués.
Kadhafi est toujours libre, sans doute caché quelque part en Libye et encourage ses partisans à poursuivre le combat. Aucun de ses fils n’a été fait prisonnier. D’un autre côté, l’OTAN poursuit ses bombardements, faisant de nombreuses victimes civiles dans les zones qu’il contrôle encore. Combien de temps va-t-il pouvoir résister ? Pourtant même si Syrte et Beni Walid tombaient, la guérilla pourrait continuer,  ce qui rendrait difficile la formation d’un régime stable.
Le CNT a nommé Mahmoud Jibril,  un ancien ministre de Kadhafi,  premier ministre par intérim  et l’a chargé de former le  nouveau gouvernement. Il n’y est toujours pas arrivé.  Or la formation d’un gouvernement est attendue avec impatience par l’opinion publique internationale ; le CNT doit démontrer qu’il a la situation bien en main et que des élections démocratiques et une nouvelle constitution  vont permettre la naissance de la « première démocratie de l’Afrique du nord ».

Première démocratie d’Afrique du nord

Le Conseil National de Transition a été récemment reconnu par les Nations Unies en tant que seul représentant légitime du pays, et son « nouveau » drapeau, celui de la royauté, flotte au fronton de cet établissement. L’Union des Etats Africains a suivi sans enthousiasme, après avoir longtemps et vainement  essayé  une médiation entre Kadhafi et les rebelles.  La Ligue arabe, les Etats Unis et la plupart des pays européens ont aussi reconnu le CNT.  Tout cela est très positif. Le malheur est qu’après  40 ans de dictature  il n’y a plus de partis politiques.  Seuls les  Islamistes, notamment les Frères Musulmans et ce qui reste du « Groupe islamiste combattant »  ont réussi à se maintenir dans la clandestinité.
Il faudra deux ans, sinon trois, pour qu’émergent de nouvelles formations politiques représentant tous les courants d’une société profondément divisée et encore largement tribale. En attendant, le Front Rebelle Unifié de Misrata  a avancé    son candidat au poste de premier ministre : Abd el Rahman Al Sowiehali, un opposant de longue date au régime, connu pour ses positions modérées. Sowiehali a déclaré à plusieurs reprises qu’il se demandait qui Jibril pouvait bien représenter, étant donné ses liens avec de nombreuses personnalités de l’ère Kadhafi, peu propices à l’établissement d’un régime démocratique.
Alors que l’arène politique sort de son long sommeil, le conflit entre forces islamiques et forces laïques prend de l’ampleur. Le président du CNT, Mustapha Abd el Jalili, a souligné dans le communiqué de victoire qu’il a publié, après la prise de Tripoli, que l’Islam serait la source principale du droit. Ce qui était le cas dans tous les pays arabes avant les révolutions de 2011 et continuera sans doute à l’être. Les Frères Musulmans,  principale force politique dans ces pays, sont largement représentés au CNT libyen ; on ne voit pas  comment leurs demandes pourraient être rejetées pour le moment. 

Islamiste actifs

Plus grave encore, le chef des forces rebelles qui ont pris Tripoli n’est autre qu’un certain Abd el Hakim Belhaj, islamiste pur et dur qui s’est battu  contre les Russes en Afghanistan. Ce n’est qu’après la prise de Bab el Aziziya, qu’on a appris sa véritable identité : c’est lui qui avait créé le «Groupe  Islamiste combattant»  dans les années quatre-vingt dix ; ayant réussi à s’enfuir, il a rejoint des formations jihadistes. Arrêté par des agents américains, il a été remis aux Libyens en 2004 et jeté en prison. Curieusement, Kadhafi l’a remis en liberté en 2010, l’homme s’étant parait-il « repenti ». Ce qui ne l’empêcha pas de faire cause commune avec les rebelles lorsque les premières manifestations eurent lieu le 17 février 2011 ; selon les média libyennes et les sites islamiques il devint rapidement le moteur du Conseil de la Rébellion.
Pris de court par ces révélations, les européens durent se contenter des assurances  données par Belhaj selon lesquelles il n’avait aucun lien avec al Qaeda et n’avait nullement l’intention d’établir un état islamique en Libye. Reste à savoir quelles sont ses véritables intentions.  Autre question en suspens : quel rôle a joué Belhaj dans l’assassinat d’Abdel Fattah Younes, le comandant des forces rebelles ? Cet ancien ministre de l’intérieur, compagnon de longue date de Kadhafi,  qui était l’un des Officiers Libres qui avaient renversé la monarchie avec lui en 1970, était passé du côté des rebelles le 24 février, quatre jours à peine après le déclenchement de la rébellion ; il avait été immédiatement nommé commandant en chef de toutes les forces rebelles – le poste occupé aujourd’hui par Belhaj.

Risque de sécession

Membre de l’influente tribu Obeiddat, l’une des plus importantes des tribus de la Libye orientale, Younes était voué à un rôle clé dans le nouveau régime. Les circonstances de sa mort, fort opportune pour Belhaj, ne sont toujours pas élucidées, malgré la commission d’enquête établie par le CNT.  De l’avis général, sa disparition sert avant tout les Islamistes, car l’homme aurait renforcé l’influence laïque au sein du CNT.  Pour le moment, aucun élément ne permet de confirmer ou d’infirmer ces soupçons, ce qui n’a pas empêché les membres de sa tribu de manifester à Benghazi pour demander une enquête rapide afin de trouver et de punir les coupables. Ils ont choisi cette occasion pour établir un « Conseil militaire de la Cyrénaïque», tout en rassurant qu’il ne s’agissait pas d’une sécession mais de la création d’une armée nationale à la disposition du CNT. En fait, il y a là le premier signe d’une sécession éventuelle entre  les tribus de la Cyrénaïque et celles de la Tripolitaine qui pourrait faire éclater la Libye.
Parallèlement, de nouveaux journaux de tendance libérale sont apparus à Tripoli après la libération de la ville ; ils multiplient les attaques contre les islamistes et contre Belhaj. Ils s’élèvent contre la présence d’éléments islamistes qui auraient créé des « patrouilles de modestie » semant la panique dans les rues, exigeant la fermeture des salons de beauté et des salles de fête. Une série de Fatwas – décrets islamiques – d’origine inconnue demandent aux femmes de se voiler , leur rappelant qu’il leur est interdit de quitter la maison pour se rendre au travail ; des chaines de télévision ont reçu des menaces parce que des femmes apparaissent sur le petit écran.
Selon certains journaux, le CNT se serait emparé d’un certain nombre de bâtiments publics où se trouvent des groupes de presse et des chaines de télévision, sans en informer le CNT de Benghazi. Par ailleurs un journal – Arouss el Bahr, la fiancée de la mer – a publié le 20 septembre une information sensationnelle : neuf avions en provenance de Qatar auraient atterri  à l’aéroport international de Tripoli, avec à leur bord cent tonnes d’armes, de matériel de communication et de jumelles. Les officiers qataris accompagnant ce cargo l’auraient remis à Belhaj, et, loin de repartir, auraient pris position dans un  poste de commandement à l’aéroport. Selon le journal, Belhaj se prépare à prendre le contrôle de l’ensemble de la Libye comme le fit le Hezbollah au Liban et il faut s’attendre à une nouvelle et sanglante guerre civile.  L’information n’est pas confirmée ; il semble bien quand même que, sous couvert du CNT, Belhaj et ses hommes cherchent à instaurer un type de contrôle islamique.
La Libye est à la dérive. La communauté internationale a bien reconnu le CNT mais les combats n’ont pas pris fin ; le monde politique, sortant d’une longue hibernation cherche sa voie ; les forces islamiques tentent en sous main de prendre le pouvoir. Que va-t-il se passer ? La lutte va-t-elle continuer ? Une guerre civile d’un autre type est-elle à craindre, entrainant peut-être la dislocation de ce grand pays suivant des lignes tribales ?  La révolution libyenne saura-t-elle malgré tout aboutir à la formation d’un régime démocratique ?
Bien malin qui a la réponse.




1 commentaire:

andre a dit…

C'est du sensationnel et cela mérite une diffusion moins élitiste que " Temps et Contretemps".Mais dans les media français, on a classé l'histoire: si les pro Khadafi sont les méchants, leurs adversaires sont les gentils! Forcément!
Mais c'est toujours très compliqué les histoires arabes et pour les terminer il faut souvent mille et une nuits.
Bravo à M. Zvi Mazel qui nous a éclairé et on souhaiterait que BHL qui connait parfaitement la région et les protagonistes fasse le point sur ce printemps libyen qui ressemble à une mauvaise arrière saison.
André