LE HEZBOLLAH FACE AUX CONCLUSIONS DU TRIBUNAL
Par Jacques BENILLOUCHE
Le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), mis en place par l'ONU pour enquêter sur l'assassinat de Rafic Hariri dans un attentat à Beyrouth en 2005, est sur le point de déposer ses conclusions. Le Hezbollah récuse ce tribunal car il estime que son enquête est fondée sur des éléments faux et sur des témoignages sujets à caution. Pour s’opposer à la mise en cause prévisible de ses dirigeants, il avait organisé un exercice militaire d’intimidation, le 28 octobre, dans tout le Liban afin de tester l’état de préparation de sa milice armée et de la mobiliser pour ce qu’il appelle « l'heure zéro ». Intimidation du Hezbollah
La manifestation avait été suivie d’un discours d’Hassan Nasrallah, le 29 octobre, sous forme de déclaration de guerre. Le chef de la milice avait alors ordonné « à tous les fonctionnaires et à tous les citoyens à boycotter le travail des enquêteurs de l'ONU car la coopération serait une atteinte à la Résistance ». Le gouvernement libanais avait interprété ce discours à la fois comme une mise en garde à son intention mais comme une volonté de réchauffer le front israélien si des conclusions impliquaient la responsabilité de la milice islamiste. Les manœuvres avaient été décidées en coordination avec le haut commandement irano-syrien pour s’assurer qu’à « l’heure zéro », la milice pouvait être déployée en ordre de bataille sur tout le territoire, en deux heures. Les dirigeants libanais ne sont pas dupes et se doutent que le Hezbollah prend prétexte du Tribunal pour s’assurer militairement du contrôle du Liban.
Les membres du Tribunal se sont inquiétés de ces méthodes d’intimidation tendant à s’opposer à leurs travaux. Ils ont demandé à ce que la reconstitution de l’attentat s’effectue en France dans l’intérêt de la sérénité de l’enquête mais ils sont convaincus à présent que les différentes preuves accumulées ne sont plus en sécurité au Liban.
Hassan Nasrallah vient de réitérer ses menaces de « couper la main » de celui qui arrêtera des membres de son parti dans le cadre de l'enquête menée par le TSL : « Ceux qui pensent que la Résistance acceptera toute accusation contre ses militants ou ses dirigeants se trompent ». Il s’élève avec insistance, par avance, contre le contenu de l’acte d’accusation qui devrait être rendu public à la fin de l’année par un Tribunal jugé « politisé et à la solde d’Israël ».
Des chefs islamistes dans la tourmente
Des informations des services de renseignements israéliens, reprises en partie par le Wall Street Journal, mettent directement en cause de hauts dignitaires du Hezbollah. Il est à présent acquis qu’Imad Moughnieh, assassiné à Damas le 12 févier 2008, était l’un des maitres d’œuvre de cet attentat en tant qu’expert en conception de voitures piégées de type 4x4, utilisées dans des attentats similaires au Liban. Le mystère de sa mort reste toujours entier car il est attribué pour certains au Mossad qui l’accusait de diriger les services de sécurité du Hezbollah et de servir d’agent de liaison avec l’Iran.
Mustafa Badr Eddine, adjoint de Nasrallah, qui a hérité du poste de son beau-frère Moughnieh, reçoit les ordres directement du général iranien Kassim Sulaimani basé à Téhéran. L’enquête a établi que la camionnette Mitsubishi qui a servi à l’attaque appartenait à un cadre du Hezbollah. Le parcours du véhicule a été retracé ainsi que l’origine des explosifs utilisés. Le TSL a identifié les autres organisateurs de l’attentat : Talal Ussein Hamiyé, Wafiq Safa et Ibrahim Muhammad Akil. L’inculpation de ces trois dirigeants de haut niveau justifie les craintes de Nasrallah et son agitation à empêcher le TSL à maintenir son acte d’accusation.
Talal Hussein Hamiyé a remplacé Moughniyeh comme chef militaire du Hezbollah. Il soupçonne les services de sécurité syriens d’être les commanditaires de l’assassinat de son prédécesseur puisqu’il a été réalisé à quelques mètres du quartier général des services de renseignements syriens. Il estime que si Damas n’était pas directement impliqué, il aurait au minimum prouvé sa collusion en laissant agir les agents israéliens en toute impunité. Chef du département des opérations spéciales, il est chargé d’organiser à l’étranger des actions de terrorisme.
Wafik Safa est le responsable de la sécurité interne du Hezbollah et l’adjoint du général iranien Hossein Mahadavi installé au Sud-Liban pour coordonner l’action du Hezbollah avec les iraniens. Il est aussi chargé de la coopération militaire avec les deux autres alliés libanais, la milice chrétienne du général Michel Aoun et les forces druzes de Walid Joumblatt. C’est à lui qu’incomberait le projet de prise de pouvoir du Hezbollah au Liban.
Ibrahim Muhammad Akil, est déjà connu en Europe puisqu’il avait planifié les attentats de 1986, les prises d'otages occidentaux à Beyrouth et les détournements d'avions. Nommé commandant militaire du Sud-Liban, il a en charge le front contre Israël.
Accusations sérieuses
Le procureur spécial du TSL, Daniel Bellemare, détient la preuve que le jour de l'assassinat de Hariri, ces quatre responsables avait mis en place un centre de commandement mobile pour l'exécution de l'opération. Cette accusation est fondée sur l’interception de conversations téléphoniques entre miliciens qui ont utilisé le système de communication militaire du Hezbollah pour transmettre les ordres et pour coordonner l’action des équipes sur le terrain. Les enquêteurs, qui recherchaient les preuves de l’utilisation de ce réseau téléphonique, ont été surpris de découvrir qu’un dispensaire militaire avait servi de relais aux assassins, entrainant ainsi une plainte du secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-Moon.
Les occidentaux s’inquiètent de voir le Hezbollah anticiper les accusations du TSL en s’attaquant au gouvernement libanais légal. Mais ils disposent de peu de moyens pour s’opposer à une action militaire de la milice chiite, forte de 20.000 hommes puissamment armés. Ils pourraient difficilement intervenir en force au Liban pour restaurer le pouvoir légal à la suite d’un éventuel putsch sans créer de guerre civile au souvenir douloureux. Le chef du parti des Forces Libanaises, Samir Geagea, estime que « la région passe par le dernier quart d'heure avant la tempête. Le Hezbollah veut transformer le Liban en théâtre de guerre. La complaisance n'est plus permise dans ce domaine. Les responsables doivent assumer leurs responsabilités ».
Préparatifs militaires
Une nouvelle résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU serait stérile car les sanctions n’auraient aucun effet sur la décision du Hezbollah de faire sauter le gouvernement de Saad Hariri. S’il prenait le pouvoir à Beyrouth, il risque de s’en prendre directement aux troupes de la FINUL pour les contraindre à quitter le Liban-sud. Cette hypothèse est prise au sérieux par les militaires israéliens qui s’inquiètent surtout des 1500 pasdarans présents sur le théâtre des opérations. L’acte d’accusation du TSL aurait un effet décisif sur la stabilité de la frontière israélo-libanaise.
Les israéliens font état de changements importants dans le commandement sud du Hezbollah. Nasrallah a nommé son cousin Hashim Safi Al-Din au commandement de la région sud après l’avoir rappelé de Téhéran où il occupait le poste de chef du bureau de liaison du Hezbollah. Il remplace Cheik Nabil Kaouk qui s’était distingué pendant la guerre du Liban de 2006. Cette nomination tend à s’insérer dans la menace de réactiver le front-sud si une extradition était demandée contre les dignitaires islamistes. Elle préfigure la constitution d’un Etat-major militaire de trois dignitaires chargés de préparer une éventuelle guerre contre Israël. Hassan Nasrallah, Hashim Safi Al-Din et l’iranien Hossein Mahadavi, général des brigades El-Quods, ouvrent ainsi la voie à la concrétisation des ambitions de Téhéran et de Damas pour asseoir leur influence au Liban.














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