
LES FRANCOPHONES SONT COURTISES EN ISRAEL
Par Jacques BENILLOUCHE
L’aliyah de France (montée en Israël ou immigration) , la plus importante d’Europe, risquait de se tarir puisque les chiffres accusaient une baisse de 42%. Après les années fastes qui voyaient plus de 2500 personnes par an quitter leur pays, la désaffection pour Israël inquiétait ceux dont le rôle est de rassembler le peuple juif en terre biblique. Les dirigeants israéliens se dédouanaient en attribuant le mal à des causes étrangères : « L'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy a redonné aux Juifs français un sentiment de sécurité et de confiance en l'avenir en France. » Plus de 80.000 francophones ont rejoint l’Etat d’Israël au cours des quarante dernières années sans avoir pourtant acquis un pouvoir politique à la hauteur de leurs prétentions. Statistiquement ils devraient avoir trois représentants à la Knesset mais ils n’en comptent aucun.
Reprise de l’immigration
La baisse de l’immigration semble à présent se stabiliser puisque 537 français viennent de s’installer définitivement en Israël, le 28 juillet, à grand renfort médiatique. L’inquiétude des tensions avec les islamistes, les conflits intercommunautaires, la dégradation de la situation économique et l’essor de la religion juive sont les éléments justifiant le départ de nombreuses familles. Ceux qui choisissent l’expatriation sont d’origine sociologiquement variée.
Ils se composent d’abord d’immigrants économiques. Beaucoup de retraités, qui doivent se battre en France avec un budget restreint à moins de 1200 euros pour un couple, trouvent là un moyen d’améliorer l’ordinaire car le coût de la vie, nettement inférieur, leur assure un niveau confortable en shekels. D’autres, aux revenus plus conséquents, choisissent de fuir le stress des grandes villes pour baigner dans l’exotisme et le soleil. Ils profitent fiscalement de leur expatriation pour se soustraire officiellement à l’impôt en France grâce à une convention qui a été signée entre les deux pays, le 31 juillet 1995, en vue d’éviter les doubles impositions. Ils économisent par ailleurs 11% sur leur retraite exonérée de CSG et RDS. Cette catégorie d’immigrés est bénéfique pour le pays car elle consomme, rapporte des devises et ne nécessite aucun investissement ni aucun suivi. Ces retraités, soumis aux seuls aléas de la nostalgie, continuent à vivre dans une bulle protégée, typiquement française.
Les sionistes religieux, constituant la deuxième catégorie, ont décidé de vivre leur judaïsme en toute plénitude. Ils viennent souvent vivifier les implantations en Cisjordanie avec leur famille nombreuse tout en restant peu exigeants sur le plan matériel. Leur situation devient souvent précaire car les prestations sociales locales sont loin d’égaler celles de France. Ils vivent souvent de la solidarité de la communauté religieuse qui les aide pour qu’ils puissent uniquement s’adonner à l’étude des textes sacrés dans les « yéchivot », les écoles talmudiques.
Idéalistes sionistes
La troisième catégorie concerne les idéalistes qui viennent par conviction sioniste mais qui ont tendance à déchanter devant les difficultés d’intégration, liées à la langue, au point que certains sont amenés à retourner en France. L’administration fait peu d’efforts pour ces juifs qui restent discrets dans leur désillusion tandis que les chiffres officiels des retours avoisinent les 30%. De nombreuses familles, considérant la réinstallation en France comme un échec, se retrouvent désemparées quand elles doivent repartir à zéro avec une certaine dose de culpabilité. Elles estiment en toute conscience qu’elles n’ont pas pris exemple sur les Russes qui, dès leur arrivée, «sacrifient » leur première année à étudier intensivement la langue pour d’être en mesure d’occuper des postes de fonctionnaires ou des emplois dans le service.
Un mauvais calcul poussent les français à entrer immédiatement dans le marché du travail au risque de se voir proposer des travaux non rémunérés à la hauteur de leurs compétences. Ils finissent très vite alors à gonfler la « génération Boeing » qui travaille en semaine, en France ou en Belgique, pour rejoindre ensuite la famille au mieux le week-end, au pire une fois par mois . Cette solution temporaire, économiquement rentable certes, a tendance à perdurer au détriment de la stabilité de la famille et du couple. L’administration n’a jamais à chercher les raisons de ces déconvenues, similaires à celles des vagues françaises idéalistes de 1970 et 1990, qui se sont soldées par des échecs puisque les retours ont été massifs.
Les francophones sont catalogués comme versatiles et influençables parce qu’ils ne s’engagent pas politiquement et hésitent à s’inscrire dans les partis. Contrairement aux russes, ils sont désorganisés ou plutôt trop disséminés à l’intérieur de plusieurs petites structures qui satisfont les égos de leurs présidents mais qui accroissent l’esprit de chapelle. Quatre villes principales accueillent les français dans leur nouvelle vie : Jérusalem, Netanya, Ashdod et Eilat. D’après les cahiers de recensement du Consulat de France, Israël compte 120.000 citoyens qui ne coupent pas le cordon ombilical avec la France, qui restent binationaux et donc gardent leur droit de vote français.
Si l’on tient compte de la communauté belge qui tend à grossir elle-aussi, les francophones devraient prétendre à plusieurs postes de députés à la Knesset et à plusieurs conseillers municipaux. Or, ils ne parviennent pas à se faire représenter car les susceptibilités personnelles priment sur l’idée de rassemblement au point que l’éparpillement des voix ne conduit à la désignation d’aucun représentant au Parlement ou dans les conseils municipaux.
OPA sur les francophones
En raison de leurs lacunes dans la langue hébraïque, les français se détournent de la politique israélienne mais ils sont pourtant courtisés par les partis car ils représentent un réservoir de voix à glaner. A noter qu’aux dernières élections, un seul mandat séparait les deux listes arrivées en tête. Les éventuels trois députés francophones pourraient donc constituer un bon soutien. Conscient de ce problème, l’ancien ministre de la défense, Shaoul Mofaz, adjoint du chef de l’opposition Tsipi Livni, avait tenté en vain une OPA sur les francophones alors que paradoxalement il est né à Téhéran et qu’il ne parle pas un seul mot de français.
La communauté française manque en effet de cadres politisés actifs capables de rivaliser avec les russes qui ont envahi toutes les sphères de l’Etat, jusqu’au gouvernement, grâce à leur propre parti. C’est pourquoi, une génération nouvelle d’immigrants français semble à présent consciente de sa puissance électorale et elle estime qu’elle peut peser sur la politique israélienne pour d’obtenir des avantages en conformité avec leur poids politique.
La communauté française pourrait se doter d’un candidat politique consensuel, d’une certaine envergure, qui suscite un mouvement favorable en sa faveur. Le candidat est certes marqué à droite puisqu’il est encarté au Likoud mais, dans les différents colloques auxquels il a participé, il a réussi à s’imposer en faisant preuve d’une excellente tenue de débat, d’une modération dans ses propos et d’une compétence politique alliée à l’usage d’un français châtié. Il se distinguait nettement de ceux qui estiment que la virulence des propos est une arme efficace. Il lui resterait à convaincre les français de gauche qu’il peut se montrer à la hauteur de leurs défis.
Système sclérosé
Sa tâche sera rude car le système électoral israélien est sclérosé à cause du principe de listes établies par les partis dont les dirigeants sont jaloux de leurs prérogatives. L’esprit soviétique, hérité du temps de la création du pays, prédomine dans la répartition des pouvoirs. Les vieux apparatchiks, de droite comme de gauche, restent inamovibles tandis que les jeunes, découragés par les blocages imposés par leurs ainés, préfèrent les arcanes des milieux financiers où ils peuvent prouver plus vite l’efficacité de leurs compétences. D’autres comme Denis Charbit, professeur d’université et excellent politologue aux convictions de gauche, reste en retrait de la politique militante tout en en faisant son métier.
La liste est longue des ministres, professionnels de la politique, qui restent vissés à leurs sièges après plus de trente ans de pouvoir, en bloquant la situation politique car, pour eux, il s’agit avant tout de ne rien décider pour ne rien changer. La nomination d’un nouveau chef d’Etat-major de Tsahal est l’exemple typique digne d’une « commedia dell’arte » s’inspirant du pire scénario où un ministre en fin de carrière s’oppose à ses officiers. L’absence de renouvellement du personnel politique influe sur la définition d’une politique originale pour résoudre le conflit palestinien. La nouvelle vague pourrait être plus audacieuse tout en étant plus ambitieuse. Les français d’Israël voudraient aider à cela à condition que leurs élus ne subissent pas les blocages qui ont verrouillé l’action du journaliste francophone de Haaretz, Daniel Bensimon, qui a été marginalisé au parti travailliste.















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